Autopsie d'un chasseur.

chapitre XXI
Alain Claret

Barowsky parlait lentement, il mâchait tous ses mots. Je ne comprenais pas ce qu'il voulait dire mais il avait l'air de savoir de quoi il parlait. Et il avait une espèce de fureur sacrée qui forçait l'attention:
- Cette sacrée bonne femme a retiré tout l'alcool que j'avais dans les veines et elle s'est glissée à sa place, me dit-il. Elle a bu tout mon sang, mes secrets, tout mon foutu passé! Elle en a fait une boulette qu'elle a placée dans sa jolie mâchoire et elle l'a avalée, droit, en me regardant dans les yeux! Jérôme dit que je suis cinglé mais Jérôme ne se rend compte de rien parce qu'il est le plus gros fichu détraqué qui ait jamais mis des chaussures en se levant le matin. à‡a fait belle lurette que Jérôme est devenu une espèce de machine qui ne voit rien d'autre que ce qu'il projette devant lui! Il est exactement comme ces chasse-neige qui travaillent la nuit sur une route de montagne, à  la lueur de leurs phares; il écrase et il avale et il recrache dans le précipice ce qu'il ne peut pas avaler! Je sais que je suis foutu comme je sais que la Serra da Estrala s'élève à  1991 mètres et qu'elle continue vers le sud-ouest par la dorsale d'Estrémadure... Merde! Je fais des cartes, la nuit, dans mon lit, parce que c'est tout ce que je sais faire! Et que je ne veux pas oublier ce que je sais, ni comment le monde est fait! Je fais des cartes sous les couvertures pendant qu'ils dorment tous, comme un adolescent qui se masturbe et ils peuvent bien penser ce qu'ils veulent, ils sont bien tous enfermés dans une de ces putains de cartes! Je ne suis pas amoureux d'elle Garamond! J'ai plus d'amour pour les étoiles et les livres et pour un tas de choses mortes, que j'en aurai jamais pour cette femme aux lèvres rouges et à  la chevelure blonde ! Mais elle m'a rendu à  la vie et c'est par la vie que je suis possédé ! Sais-tu ce qu'elle faisait lorsque je suis entré ici et que j'essayais de tout casser pour avoir un verre de gnole? Elle me faisait ceinturer par deux gros durs qui me jetaient sur mon lit et elle s'amenait avec une minuscule seringue qu'elle me plantait dans le bras. Lorsque je ne pouvais plus faire un geste, les membres morts et ma conscience qui regardait la scène du plafond ; les deux malabars sortaient et Bénédicte s'asseyait sur le bord du lit. Elle prenait mon bras qui pendait comme celui d'une poupée de chiffon et serrait ma main contre ses seins ! Elle était là , ma main sur ses seins, penchée sur la statue d'ivrogne, et elle pleurait... Tu comprends maintenant que je suis foutu, Garamond?
- Pourquoi est-ce que tu es toujours en train de te plaindre, Barowsky?
- Tu vois! dit-il en se redressant. Tu vois!

Il était debout, me dominant de toute sa hauteur et écumant de rage. Il serrait ses deux poings contre sa poitrine.

- Qu'est-ce que tu buvais quand tu étais dehors? Tu buvais de l'acide, dit-il, et tu te soignais avec de l'acier fondu! Tu n'es pas comme nous, Garamond! Tu as arraché ce fil et tu t'en ais servi pour étrangler la femme qui t'aimait et que tu regardais dormir! Tu lui as passé autour du cou et quand il est entré dans la chair; tu avais des larmes plein les yeux et tu as continué à  serrer! Un jour, si Dieu le veut, je serais comme toi mais aujourd'hui je ne peux pas, et je souffre et j'aime ma souffrance...

Il s'éloigna du lit à  petits pas, franchissant les quelques mètres qui le séparaient de la porte comme si le plancher était truffé de pièges. Je regardais son dos courbé et sa nuque grasse, sa tête pendait comme une monstrueuse fleur privée de lumière. Le dos des gens n'aime pas mentir, il n'aime pas la trompeuse animation du visage et des mains.

- Ecoute Barowsky, dis-je. Tu es un bon ami et je te remercie pour ce que tu viens de dire !
Il se retourna et me fixa de ses petits yeux brillants et noirs.
- Je crois que Bénédicte mourrait de honte si tu lui parlais comme ça.
- Bénédicte?
- Oui ! dis-je. Elle mourrait de honte. Et j'espère qu'un jour tu lui parleras et qu'elle mourra de honte.
Il hocha la tête, fit de nouveau deux pas vers moi.
- Est-ce que je suis foutu ? demanda-t-il.
- Non, je te l'ai dit; tu as simplement besoin d'un verre!
- Garamond, dit-il, tu sais que je suis chasseur?
- Oui, tu me l'as dit.
- Je viens d'une région où il y a des marais et des canards à  la pelle. A la saison, c'est une vraie saloperie, ça tire dans tous les coins et le marais est couvert de plume et de sang... Tu sais comment les vieux chassaient lorsque j'étais môme?
- Non, je ne le sais pas.
- Alors écoute-moi, Garamond!
- Oui, je t'écoute, Barowsky.
Il s'assit sur le bord du lit. Il était devenu doux et triste comme un enfant perdu.
- J'aime tuer les animaux, dit-il de sa belle voix lente. J'ai lu un jour une phrase dans un livre, elle disait: "J'aime tirer sur un oiseau qui passe, et que je tue, et que je regrette d'avoir fait mourir. Et je recommence..." Voilà  pourquoi je suis là  aujourd'hui, parce que c'est comme l'alcool ou l'amour, parce que le monde est devenu ainsi et les hommes avec lui. Mais les vieux qui m'ont apprit à  chasser n'étaient pas ainsi. Dans leur jardin, ils faisaient pousser une énorme courge. Quand elle était assez grosse, il la ramassait et la creusait pour ne garder que l'écorce qu'ils faisaient sécher au soleil. Lorsque la saison venait, ils étaient au bord du marais, à  l'aube, avec leur courge sur les genoux.

Alors ils se la mettaient sur la tête et ils entraient dans l'eau sans faire de bruit. Ils avaient fait deux minuscules trous pour voir où ils allaient et ils avançaient jusqu'au milieu des canards. Les oiseaux voyaient ce truc flotter vers eux et ils s'approchaient parce qu'ils sont curieux. Quand l'homme à  la tête de courge était entouré de canards ; il les tirait brusquement par les pattes et les faisait disparaître sous l'eau. Il les noyait ; les autres ne voyaient rien. Je suis un de ces damnés canards, Garamond ! Et je n'y peux rien...

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