Mon ami Newton

chapitre VI
Alain Claret

Lorsque vous avez forcé tous ceux qui vous entourent à  vous abandonner, à  se détourner de vous avec une petite grimace de dégoût, lorsque que vous avez vu tous vos amis et tous ceux que vous aimez et qui vous aiment, vous fuir et vous appeler Démon, alors vous pouvez être heureux de rencontrer Monsieur Isaac Newton.Lorsque vous avez forcé tous ceux qui vous entourent à  vous abandonner, à  se détourner de vous avec une petite grimace de dégoût, lorsque que vous avez vu tous vos amis et tous ceux que vous aimez et qui vous aiment, vous fuir et vous appeler Démon, alors vous pouvez être heureux de rencontrer Monsieur Isaac Newton.

Il était sous le lit de Barowski, ce qu'il faisait là  je ne l'ai jamais su et ça n'a pas beaucoup d'importance. Barowski n'était pas le type à  fréquenter Newton. J'étais entré dans sa chambre lui demander je ne sais quoi ou lui raconter le genre d'histoire qu'il adorait : des scènettes vécues et réalistes avec des détails, quelques femmes, du whisky et une belle bagarre finale style Mort dans l'après-midi. Mais la chambre était vide, les placards ouverts, leur contenu répandu sur le plancher, les draps et les couvertures en boule dans un coin. Le matelas était dressé contre le mur et Barowski s'était amusé à  le découper en bandes régulières et à  en sortir tout le crin. Je supposais qu'il devait se trouver dans le bureau d'Enderson à  compter ses pilules et à  écouter un prêche carabiné. J'allais ressortir lorsque je vis sous le sommier, à  la tête du lit, un petit livre à  couverture bleue, corné et poussiéreux. Je le dégageais et l'emmenais avec moi. Il s'intitulait simplement Newton.
C'est ainsi que je fis la connaissance d'Isaac Newton et qu'il me présenta par la suite ses amis Galilée et Einstein.

Je me souvenais de ce que Einstein avait écrit à  Newton en 1949 : " Newton, excuse-moi ! La voie que tu as ouverte est la seule qu'un homme doué d'une intelligence brillante et d'un esprit créateur pouvait trouver à  l'époque! Nous savons qu'il faut désormais remplacer les concepts que tu as élaboré par d'autres, qui plus éloignés de l'expérience directe nous permettront seuls de parvenir à  une compréhension plus profonde des relations entre les choses."

Une compréhension plus profonde des relations entre les choses! Je me souvenais de cette phrase particulièrement. Et entre les hommes ? Et entre les hommes et les femmes ? Il faisait nuit dans l'appartement et les fenêtres étaient grandes ouvertes. Malgré cela aucun souffle d'air ne passait. J'étais assis sur une chaise au milieu de la pièce vide.

Verzeih'mir, excuse-moi ! J'étais une machine vide, une mécanique arrêtée. L'arbre au milieu de la cour faisait une ombre gigantesque percée de trous lumineux et jaunâtres. Dans ces trous lumineux je voyais passer les ombres des hommes et des femmes qui habitaient en face. Ils traversaient les pièces, occupés à  se nourrir et à  nourrir leurs enfants. Ils lavaient la vaisselle ou préparaient leur lit pour la nuit. Je voyais scintiller les écrans des téléviseurs, j'entendais des téléphones sonner, des éclats de voix, et plus loin la sourde rumeur du périphérique qui traversait les banlieues comme une artère malade.

J'avais essayé de parler de Newton avec Barowski et plus tard avec Saint-Jérome. Barowski s'était foutu de moi en me disant qu'il avait autre chose à  faire que s'occuper de vieilles lois poussiéreuses qui régissaient la chute des corps ou le mouvement inertiel. Il avait jeté le petit livre bleu au milieu de la pièce et parce qu'il avait des lettres il m'avait cité Hamlet :

- Ouvre la fenêtre Jack et écoute ça ; après tu pourras appeler Enderson et toutes ses putains blanches pour qu'elles me fassent une piqûre ! Tu pourras te jeter du cinquième et courir sur la pelouse pieds nus à  la recherche de sa femme ; pt'être qu'elle te filera un verre et qu'elle t'ouvrira ses draps ! Et tu sauras enfin ce qu'il en est du mouvement relatif des corps enfermés dans un espace quelconque!

Il avait tordu le nez, reniflé deux fois, et avec un accent parfait se mit à  murmurer :

" Doubt thou the stars are fire ; Doubt that the sun doth move ; Doubt truth to be a liar ; But never doubt I love. "

Doute que les étoiles soient de feu, doute que le soleil se meuve, doute que la vérité soit vraie, mais ne doute jamais que je t'aime!

Le problème avec Barowski, c'était que la plupart du temps il ne tenait pas debout. Il passait les journées allongé sur son lit et le moindre mouvement, le moindre déplacement, lui causaient des angoisses extraordinaires. C'était pour ça qu'il était là  : le plus petit contact avec le monde physique lui était impossible s'il n'était pas bourré d'alcool.

Barowski était ingénieur géographe, il avait cinquante-six ans, il ressemblait à  Michel Simon dans la Chienne. Il travaillait dans un bureau d'étude de la plaine Monceau qui dessinait des cartes pour l'IGN. Il passait son temps dans une salle d'ordinateur, au milieu de photographies de satellites, à  tracer les limites du monde connu. Il devait connaître chaque point de la côte Finlandaise entre Helsinski et Kristinestad mais il était incapable de rentrer chez lui sans l'aide des trois-quarts d'une bouteille de scotch de Prisunic.

J'aimais bien Barowski et j'aurais voulu qu'il soit là , maintenant, dans cette appartement vide. Peut-être aurions-nous entamé une de ces vieilles disputes sur Newton et la compréhension des choses.
Je me décidais à  bouger, je tirais la valise au milieu de la pièce et je voulus allumer une lampe mais il n'y avait plus d'électricité. Je décrochais le téléphone avec un petit ricanement ; la ligne était coupée. J'allais dans la salle de bains, je tournais le robinet; l'eau se mit à  couler avec des gargouillis impressionnants. J'étais content alors je bus une grande rasade d'eau rouillée et je me mouillais le visage et les cheveux. Je revins dégoulinant dans la pièce et j'ouvris la valise.

C'était une vieille valise qui avait vu pas mal de choses, traîné un peu partout. En faisant jouer les serrures, je me suis dit qu'elle représentait maintenant tout ce qui me restait, alors je l'ouvris avec toute l'amitié et le respect qu'on peut avoir pour une valise en cuir griffé et usé. Elle était d'un marron un peu jaune avec une solide poignée de cuir tressé, des serrures de laiton, un soufflet sur une face avec une fermeture éclair, et des piqà»res épaisses qui la faisaient ressembler à  un vieux soulier. Elle était maintenant d'une couleur un peu sale qui pouvait aller partout sans se faire remarquer, mais sans pour autant qu'on la compte pour quantité négligeable. Et elle faisait aussi bien son boulot sous le soleil, dans le sable et la poussière que sous la pluie, la brume, et le gris d'un quelconque trou au-dessus du cinquantième parallèle.

Je sortis le petit livre bleu sous une pile de chemise et j'approchais la chaise de la fenêtre. La lumière qui venait de la cour me permettait juste de discerner le texte. J'essayais d'oublier la chaleur, l'appartement vide, l'homme mort du quartier Montparnasse et je m'accrochais aux petites lignes fuyantes parcourues de formules mathématiques et de graphes. " L'un des mérites de Galilée est d'avoir faire sentir que le temps est la véritable variable du mouvement! "
- Jack ?

Un rayon de lumière de l'escalier avança dans le couloir. C'était une petite pointe de lumière jaune sale qui glissait sur un parquet étincelant. La porte de l'appartement s'était ouverte sans bruit.
- Jack.. ? C'est toi, Jack ?

Mon Dieu ! J'aimais bien cette voix ! Elle m'avait manqué pendant ces longs mois. Mais je ne répondais pas, je me contentais de tendre l'oreille, de figer tous mes muscles, parce que je savais que c'était une voix qui venait du passé. C'était à  un autre homme que s'adressait cette voix ; elle aurait pu aussi bien appeler l'homme mort à  Montparnasse. Je pensais qu'elle allait disparaître, comme toutes les voix que j'entendais là -bas ; qu'il suffisait que je reste assis, sans un geste, parce qu'Einstein l'avait bien expliqué : un corps suffisamment éloigné d'autres persiste dans un état de repos ou de mouvement rectiligne uniforme!
- Jack! Mon Dieu! Jack, tu es revenu!

Je refermais le livre, le petit cône de lumière jaune disparut parce que Frieda marchait dessus.
Il y avait quelque chose qui me troublait beaucoup, ce n'était pas le genre de chose qui vous empêche de dormir mais auquel vous pensez toute la journée et qui vient gâcher vos rapports avec les autres ou vos conversations. C'était comme un petit moteur qui se mettait en route sans bruit et que vous emmeniez partout. C'était ce qui m'avait chassé de là -bas.

Après avoir lu ce petit livre sur Newton, j'avais fouillé dans la bibliothèque d'Enderson et j'en avais ramené un tas d'ouvrages scientifiques que j'avais empilé autour de mon lit. Pendant quelques temps je m'arrachais les cheveux et j'éprouvais un sentiment de honte parce que je n'y comprenais rien. J'étais comme un homme affamé devant une boite de fois gras truffé qu'il ne peut pas ouvrir. Et puis un jour je tombais sur l'énoncé d'une loi de physique connue sous le nom de "Principe d'incertitude". Frieda était là, devant moi, et lorsque je la vis dans la pénombre, appuyée timidement contre la porte; je compris que j'avais commencé à vivre avec principe d'incertitude.

Je m'étais mis à  lire ces ouvrages de physique et je m'étais débarrassé peu à  peu de ma honte et de mes angoisses. Ils étaient devenus vivants, et je ne les parcourais plus comme un homme affamé, mais comme un sauvage qui pénètre pour la première fois dans un univers complexe et dangereux.
- Jack!

Alors j'étais devenu dur et cynique. Je l'étais devenu lentement, avec patience, je l'étais devenu pour tout ce qui m'entourait et non plus seulement pour moi-même. J'avais rendu les livres à  Enderson. Il les avait reçu avec un petit sourire moqueur et aimable. Je lui avais dis que j'allais partir, et c'était lui qui s'était mis à  avoir peur en rangeant Newton et Einstein dans sa bibliothèque.

*