No man's land

chapitre VIII
Alain Claret

Le lendemain je me réveillais sur le matelas que j'avais tiré sur le plancher brillant, devant les deux fenêtres ouvertes, la valise près de moi. Le soleil était levé et entrait à flot dans la pièce. D'abord je me redressai en cherchant à comprendre où j'étais puis tout me revint brusquement. Le lendemain je me réveillais sur le matelas que j'avais tiré sur le plancher brillant, devant les deux fenêtres ouvertes, la valise près de moi. Le soleil était levé et entrait à flot dans la pièce. D'abord je me redressai en cherchant à comprendre où j'étais puis tout me revint brusquement.

J'avais du dormir les dents et les poings serrés ou alors des rêves avaient voulu patiemment me briser les os à coup de bâton, mais seuls mes muscles s'en souvenaient. Je vis le petit livre bleu qui traînait sur le plancher, là où Frieda l'avait laissé avant de partir. Elle avait voulu savoir ce que je lisais dans le noir et ça lui fit la même impression que si elle m'avait trouvé avec une revue pornographique. Elle l'avait feuilleté du bout des doigts, son regard passant du livre à la masse sombre que je faisais sur la chaise. Elle n'aimait pas parler aux gens sans voir leurs yeux. Et comme je ne faisais aucun geste, il s'était installé peu à peu entre nous une espèce de no man's land dont on ne savait pas s'il était truffé de mines ou simplement rempli de fleurs coupées. Mais personne n'avait vraiment envie d'aller voir.

- Tu sais Jack, avait-elle dit en refermant le livre et en le poussant sur le plancher. Le livre aussitôt se mit à ressembler à une espèce d'oiseau mort qui bat une dernière fois de l'aile. Tu sais, ce genre de truc me fait à peu près le même effet que le journal, lorsque tu es obligé de l'acheter parce que tu cherches un appartement ou du travail! A la fin de la matinée, tu as les doigts tout noir, tu crois que c'est l'encre ou quelque chose comme ça, mais au bout d'un moment tu te demandes s'il n'y a pas dans ce canard ou dans ta vie un truc pas très clair! Quand tu en as marre de lire les annonces, tu jettes un coup d'œil sur les articles et les photos. Et si à cet instant précis, personne ne fait sonner ton téléphone pour te dire qu'il est amoureux de toi, tu te sens vraiment dans les trente-sixième dessous. Je ne sais pas pourquoi, le journal m'a toujours fait cet effet-là. Peut-être que tu devrais te méfier un peu de ce bouquin, Jack!

Newton se chauffait le ventre au soleil et je me disais qu'à ma place, il aurait déjà bu son café et serait en train de réfléchir à la loi régissant la propagation de la lumière. J'allais me lever lorsque je vis qu'on m'observait de l'autre côté de la cour, à travers le reflet de la vitre et les branches de l'arbre. C'était une vieille femme, tout habillée de gris, la tête couronnée de nattes blanches. Elle écartait le rideau d'une main et de l'autre s'appuyait contre la fenêtre fermée. Elle plissait les yeux, comme si son regard myope avait du mal à  plonger dans la pièce. J'eus l'impression qu'elle était là depuis des heures, attendant que je m'éveille, ou même, que profitant de la nuit, elle avait traversé la cour pour venir s'accroupir sur le plancher et me regarder dormir avec le regard qu'avait Frieda la veille, mais un regard brûlant, agrandi par la vieillesse et la fatigue. Je lui souris et, peut-être parce que c'était le signe qu'elle attendait, la vieille femme recula et laissa tomber le rideau.

Je me levai et traversai la pièce brillante, nu comme un ver, en faisant craquer les lames du parquet qui résonnèrent dans l'appartement vide. Dans la douche, je serrai les dents lorsque l'eau froide se mit à me couler sur les épaules. Je donnai des coups de poings au carrelage du mur, fermai les yeux et recevais le jet en étirant le cou comme une punition. Puis je poussai un cri, jurai et finalement bondis hors de la douche et revins dans la pièce en laissant un sillage doré derrière moi. Je me penchai sur la valise, en tirai une serviette et me frottai vigoureusement, assis sur le matelas, les jambes jetées devant moi. Je tirai encore de la valise du linge et des vêtements et je m'habillai posément, avec des gestes lents et minutieux. J'avais tiré tout ce que j'avais pu de cette vieille valise et quand j'eus lacé mes souliers, je regardai autour de moi la pièce vide, clignant des yeux dans le soleil, avec l'air détaché du chasseur qui sort à  l'aube de sa tente, respire l'air froid du matin et cherche l'endroit où commence la piste. Je quittai l'appartement et claquai la porte.

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