A full novel by the master, Alain Claret.
Il était étendu, raide mort, les jambes noires du pantalon et les pieds chaussés de fines espadrilles grises à semelles de corde, dépassant sous le capot de la voiture. La femme, à moitié allongée sur le trottoir, sanglotait dans les bras d'un agent de police.
De temps en temps elle tournait la tête et la vision des deux jambes inertes qui avaient brusquement poussé sous le ventre de sa voiture la rejetait en arrière, frappant le trottoir de ses petits bras maigres, la tête enfouie contre l'uniforme du flic comme si elle lui mordait l'épaule.
On eut dit un gros requin grisâtre échoué au milieu de la rue, occupé à avaler sa proie, sans s'occuper du fait qu'il bloquait la circulation et qu'il était aussi incongru qu'une tranche de thon saignante dans la poche de votre veste.
C'était une grosse BMW neuve dont les plaques portaient encore une immatriculation à la craie. Trapue, brillante, elle semblait regarder la foule qui grossissait lentement au milieu de l'avenue. Pleine de morgue et de fiel, elle ressemblait exactement à sa propre photographie qui couvrait les murs de la ville ou à un spot TV: 300 chevaux rangés sous le capot, V12, 250 km/h par rupture de l'allumage à 5200 tours/minute.
Et tout le monde pouvait encore entendre le filet de voix mielleux qui annonçait: "BMW a cherché avec ce modèle à atteindre le maximum qu'un constructeur puisse offrir à un client riche." La femme riche ne sanglotait plus, elle regardait ses paumes et parlait à voix basse, avec un débit rapide et personne ne semblait vraiment l'écouter. Peut-être racontait-elle comment cela s'était passé, peut-être essayait-elle de se justifier ou même de dire l'horreur qui l'habitait maintenant d'avoir frappé un inconnu, un quelconque passant, simplement parce qu'elle avait sorti sa voiture d'un garage de Neuilly pour faire une course ou une visite dans le quartier Montparnasse. Mais ça n'intéressait personne, sinon le Diable probablement.
Un fourgon de police et une ambulance se frayèrent un chemin toutes sirènes hurlantes. Elles contournèrent un autobus vidé maintenant de ses passagers, entourèrent le requin et sa proie dans un miaulement strident, et bientôt une foule d'uniformes et de blouses blanches écartèrent la foule et se mirent au travail. Les uniformes détournaient la circulation à grands coups de sifflet et de gestes nerveux, les blouses se penchaient autour de l'homme et de la voiture, déployant leur matériel avec calme et précision.
*
Je m'approchais de l'agent qui tenait encore la jeune femme par le bras et lui fis un vague signe.
- Je suis là-bas, dis-je sans le regarder. Et je montrais un petit bar vide; les consommateurs, le barman et la caissière se bousculaient sur le trottoir pour ne rien perdre du spectacle.
Je ramassais ma valise, traversais le groupe et je me dirigeais vers l'entrée du café lorsque j'entendis dans mon dos la voix aiguë de la femme qui bredouillait quelque chose nerveusement.
Elle avait dit ça sans colère, sans étonnement. Avec juste un fil brisé dans la voix et une sorte d'essoufflement nerveux, comme si la phrase avait couru tout le long de son corps avant de s'échapper d'elle en essayant de ne pas la faire trop souffrir. C'était une phrase qu'elle n'avait pas voulu prononcer, qu'elle n'attendait pas mais qu'elle avait entendue et que tous ceux qui l'entouraient avaient aussi entendu. Elle avait reconnu sa propre voix et les mots étaient aussi les siens. Elle devait penser qu'il pouvait encore y avoir une erreur lorsqu'elle m'avait vu prendre ma valise et me diriger vers elle. Elle avait du me voir au milieu de la rue, la valise au bout du bras, à coté de lui alors qu'elle accélérait pour passer le carrefour. Peut-être espérait-elle en me voyant bouger que l'autre allait se lever à son tour, secouer la poussière de ses vêtements et entrer dans le bar pour commander un demi en insultant les automobilistes.
Elle avait demandé: " Croyez-vous que je l'ai tué? "
Le groupe devant le café s'écarta en me dévisageant. La caissière m'effleura le bras et me demanda d'une voix rauque si je le connaissais. Je secouais la tête, non je ne le connaissais pas.
Je m'assis sur un coin de banquette, tournant le dos à la lumière crue de la rue, la valise soigneusement rangée le long de la table et je me mis à transpirer. J'entendais dans mon dos des cris jetés brièvement, des ronflements de moteurs qui traversaient l'épaisseur des regards entourant le voiture grise et l'homme couché dessous. Je vis mon reflet dans la vieille glace biseautée accrochée au-dessus du comptoir de zinc et je me regardais un instant avec curiosité. J'étais pâle, les traits un peu bouffis, avec sous les yeux une espèce de ligne bistre comme une trace de maquillage mal effacée. J'avais une sale tête et elle me surprenait parce que c'était la première fois que je la voyais, depuis longtemps, ailleurs que dans le petit miroir de la chambre. J'avais besoin d'une coupe de cheveux, d'une cure de sommeil et de deux ou trois autres choses auxquelles je préférais ne pas penser. C'était pourtant cette tête-là que l'autre avait regardé avant de traverser la rue.
Si je n'avais pas posé la valise entre nous, parce qu'elle était lourde, peut-être que rien ne se serait passé. Nous nous étions croisé au milieu de l'avenue, sur la ligne blanche séparant les deux cotés de la circulation, chacun regardant sa moitié de chemin et le trottoir, large et calme, parcouru par une lente vague uniforme. Il avait regardé mon geste nonchalamment, son long visage bronzé coupé par une mèche dorée, et ses petits yeux qui devaient être verts ou d'un jaune un peu compliqué, se posèrent sur moi avec la même nonchalance affectée. Il fit un petit geste de la main, comme souvent les étrangers lorsqu'ils s'apprête à parler français, et d'une voix de basse, profonde, avec un léger accent anglais, il m'avait demandé si je savais l'heure.
Je n'aurais jamais cru qu'un homme puisse voler mais j'avais vu celui-là quitter brusquement terre comme si des ailes lui avaient poussé sous les pieds et franchir d'un bond la moitié de l'avenue avant de s'écraser devant le capot de la BMW.
Il était exactement midi une. J'avais tiré sur ma manche pour dégager ma montre, les deux aiguilles se baladaient autour du douze, j'avais regardé et j'avais dit midi une exactement parce que j'aime donner l'heure avec précision. Il avait hoché la tête puis il plongea en avant pour traverser son bout de rue.
Le bus qui venait à contresens le happa quelque part au niveau de la hanche et le souleva comme un vulgaire sac à grain jeté par-dessus l'épaule sur le plancher d'un grenier de ferme. Il battit des pieds et des mains dans l'air, franchit cinq bons mètres au-dessus du sol et retomba à l'instant ou le gros monstre gris immatriculé à Neuilly croisait l'avant du bus.
Le chauffeur du bus lâcha un grand coup de sirène, freina avec brutalité, bloquant ses roues sur le bitume sec mais il était déjà trop tard. Je ne vis pas ce que fit la femme au volant de la voiture car le bus bouchait l'espace. Lorsque je le contournais, je vis la femme bondir hors de sa voiture et les jambes de l'homme qui dépassaient sous la calandre et toute la circulation qui s'arrêtait brusquement.
La caissière se matérialisa devant moi. Elle porta la main à son front, ses yeux étaient deux billes noirs bordées de mascara.
- Vous voulez boire quelque chose?
- Oui, donnez-moi un café...
- Bordel! Vous avez vu ce type!
- Oui, est-ce qu'il est...
- Ils l'ont sorti de là-dessous, la femme a tourné de l'oeil! Voulez pas quelque chose de plus costaud? Vous n'avez pas l'air dans votre assiette. C'est moi qui invite...
- Non, donnez-moi seulement un café.
Elle s'éloigna en secouant la tête, tanguant jusqu'au comptoir, les hanches énormes dans sa robe fleurie.
Je n'étais pas superstitieux mais ce type-là avait tout fait pour gâcher mon retour. Je savais que cette ville aimait bien de temps à autre assassiner quelqu'un qui se promenait le nez en l'air ou organiser des chasses à cour aux heures de pointe. Ce n'était pas encore Rome ou Casablanca mais ça pouvait facilement le devenir et il m'était arrivé deux ou trois fois de me retrouver allongé sur le capot d'une voiture devant la mine ahurie d'un de ces sauvages sanglé dans son habitacle, mais ce type-là devait être saoul comme un sergent recruteur pour réussir un numéro pareil.
La femme revint avec le café. Elle était accompagné par un flic en uniforme, je les vis s'avancer vers moi dans la glace biseautée. Elle secouait toujours la tête et le flic acquiesçait gravement, si bien qu'on aurait dit deux marionnettes au guignol du Luxembourg. Elle posa la tasse sur le bois usé de la table, marquée de rond de verres et de rayures brillantes. Elle posa aussi un petit verre d'alcool.
- Tenez, je vous ai mis aussi un rhum pour pousser le café...
- Non, dis-je ramenez ça!
- Quoi?
- Le rhum.
- Vous aimez pas ça?
- Ramenez-le, buvez-le ou foutez-le dans l'évier!
Elle me regarda, électrisée, tourna la tête vers le flic qui tenait sa casquette à la main et une petit sac en plastique transparent qui contenaient différents objets.
- Z'êtes pas aimable! C'est c't'accident qui vous rend comme ça?
Elle reprit le verre, le présenta au flic qui secoua la tête et elle finit par le boire avec un brusque mouvement du coup.
- Ça fait six francs pour le café.
Elle regardait dehors, pincée. Je sortis de la monnaie et la posais sur le plateau.
- P't'être qu'il est musulman, dit-elle au flic avant de s'en aller.
Il s'assit en face de moi, me dévisagea et posa son sac en plastique sur la table.
- Ça va pas?
- Ça va très bien, pourquoi?
- Pour rien.
C'était le jeune flic que j'avais vu sur le trottoir, qui tenait dans ses bras la conductrice de la BMW. Il regarda ma valise et sortit un carnet de sa poche.
- Touriste?
- Non, je rentre de voyage.
- Faut que je fasse un rapport, vous êtes le témoin principal. Il faudra que vous veniez le signer demain au commissariat du quatorzième arrondissement.
- Si vous voulez...
- C'est pas si je veux! C'est demain à partir de neuf heures au commissariat du quatorzième...
Je souris, il était à cran.
- Vous avez chaud? me demanda-t-il.
Je transpirais et ça devait se voir. Je sortis mon mouchoir et m'épongeais le front et les mains. ça commençait seulement à passer.
- Buvez votre café, Monsieur.
Il nota mon nom et mon adresse qu'il recopia sur ma carte d'identité pendant que je sirotais le café.
- Le type? dis-je.
- Oui, il est mort. Répondit-il sans lever la tête.
- Comment?
Il s'appuya sur le dossier de sa chaise.
- Qu'est-ce que vous croyez! Cette bagnole doit peser une tonne cinq.
Il se remit à écrire en faisant une grimace.
- Cette femme a acheté la voiture hier. Elle est entrée dans un garage, elle a fait un chèque et elle est partie avec. C'est une sacrée bagnole!
- Vraiment?
- Oui, une sacrée bagnole, qui vaut une fortune et qui pèse une tonne cinq quand vous la prenez sur le ventre...
- La femme, c'est qui?
- C'est l'épouse d'un marchand de biens.
- Comment prend-elle ça?
- Elle a piqué une crise de nerfs, ils lui ont fait une piqûre. L'adresse est toujours bonne?
- Oui.
- Elle a rien vu, elle a accéléré pour garder le feu vert, le type a bondi sur elle. Elle écoutait les Carmina Burana...
- Quoi!
- Oui, elle roulait tranquillement en écoutant à fond les Carmina Burana sur sa chaîne quadriphonique et le type s'est jetée sous sa voiture.
- Merde! dis-je.
- Oui, comme vous dites! Bon, vous le connaissiez?
- Non.
- C'est embêtant, on ne sait pas qui c'est. Racontez-moi ce que vous avez vu.
- J'étais au milieu de l'avenue, il se trouvait là, lui aussi, cherchant à traverser. J'ai posé ma valise et il m'a demandé l'heure.
- Il vous a demandé l'heure?
- Oui, je lui ai donné l'heure et aussitôt il a plongé en avant. Il me regardait, le bus qui venait à contresens l'a pris sur le coté et l'a soulevé. Après je n'ai rien vu, le bus était devant moi.
- Ouais, le bus... Le chauffeur va se retrouver au dépôt avec un balai et une serpillière!
- Je crois que ce type était un anglais.
- Un anglais?
- Oui, quand il m'a parlé, il avait un accent, anglais ou américain, mais plutôt anglais.
Il nota ce renseignement et referma son carnet.
- C'est tout?
- Oui, je crois...
Il s'étira, regarda autour de lui. Le café avait reprit son air habituel. La plupart des tables étaient occupées, le garçon essuyait des verres et la femme, derrière la caisse, nous fixait avec haine et curiosité.
Le jeune flic avait une tête sympathique, il essayait de se faire pousser la moustache mais elle était plutôt moche et mal plantée.
- Il faut que je fasse l'inventaire, dit-il. Et il prit le sachet en plastique et le vida sur la table.
- Qu'est-ce que c'est?
- C'est ce qu'on a trouvé dans les poches du type, peut-être que ça nous aidera à savoir qui il est.
Il éparpilla les objets et reprit son carnet et son crayon.
- Normalement je devrais faire ça au bureau mais ce café n'est pas si mal!
Ce qui restait de la vie d'un homme était répandu sur le vieux bois de la table entre nous. Le flic prenait chacun des objets, le tournait dans tous les sens puis notait quelque chose dans son carnet. Il y avait un trousseau de clefs plates et brillantes, maintenues par une petite corde tressée noire; un paquet de Luky-Strike froissé, une pochette d'allumettes publicitaires au nom d'un bar du quai Voltaire, un peu de monnaie et un porte-billets en cuir blanc qui contenait deux billets de deux cent et un de cinquante déchiré, un stylo à plume Mont-Blanc, court et noir, au capuchon fendu, un billet de train usagé Paris-Bruxelles, un bouton de veste nacré, une note d'hôtel de montant de six cent quarante cinq francs à l'Hostellerie des Reines de France à Milly la Foret, un mouchoir blanc repassé et un livre de poche corné et taché de sang: Cicéron, de la vieillesse, de l'amitié, des devoirs.
- Votre homme était un humaniste, dis-je en montrant le livre.
- Vous croyez? J'avait plutôt l'impression que c'était un ivrogne!
- C'est pas incompatible!
- Ouais! répondit-il. Et il prit le livre, cherchant un nom sur les premières pages, puis le feuilletant au hasard, il lut d'une voix atone: " Qu'un homme en dépouille un autre, qu'il tire avantage du préjudice causé à autrui, cela est plus contraire à la nature que la mort, que la pauvreté, que la douleur, que tous les malheurs pouvant arriver soit au corps, soit aux biens extérieurs... "
Il laissa retomber le livre qui se referma et montra sa couverture sanglante.
- Bon Dieu! dit-il, Peut-être qu'avec la note d'hôtel on pourra trouver un nom! Si vous saviez le nombre de gens qui se baladent sans papier ou qui donne des faux noms dans ce genre d'hôtel, vous commenceriez à comprendre ce qu'est le travail d'un flic!
Il remit tous les objets dans le sac, enfonça sa casquette jusqu'au bord des yeux et se leva en tirant sur la ceinture de son pantalon.
- Je vais taper ce constat, n'oubliez pas de venir le signer demain.
- D'accord, dis-je. Vous avez du rouge à lèvres sur le col de votre chemise.
Il tordit le cou, tira sur son col:
- C'est cette femme, dit-il. J'ai encore son parfum qui me tourne autour... Au revoir Monsieur.
- Au revoir.
Il se dirigea vers la porte, dans le cliquetis de ses menottes accrochées dans son dos.
Elles étaient en groupe sur le trottoir, habillées de presque rien, la peau bronzée par la fin de l'été. Elles passaient de vitrine en vitrine, l'air absent, juchées sur leurs grandes jambes. Elles fonçaient sans me voir s'écartant au dernier moment, comme devant un tronc d'arbre. J'essayais de me frayer un chemin avec la valise qui me battait dans les jambes. Il y avait deux cents mètres de trottoirs bordés de magasins; des boutiques de mode, des bijouteries, des pâtisseries, des terrasses de café et au moins deux ou trois cents femmes qui se promenaient, seule, ou par groupe de deux ou trois. Je finis par leur laisser le trottoir et marchais sur le pavé entre la ligne des voitures et le flot féminin. Les femmes sont cinglées.
Je réussis à atteindre le bout de la rue et je me mis à attendre un bus devant un magasin de lingerie qui s'appelait L'Invitation au voyage. Il avait Cicéron dans sa poche et il était ivre, à midi-une exactement. Impossible de réussir ce tour à jeun. Quinze minutes que j'étais sorti du train. J'avais traversé la gare, je ne reconnaissais rien, elle était en travaux à mon départ. J'avais l'impression d'aborder une ville nouvelle; une ville en chantier, chaude, grouillante de monde et de bruit. Une ville sous pression avec un énorme soleil qui la surveillait: un gardien bràllant, omniprésent, un oeil gigantesque qui dénudait tout jusqu'à l'os. J'arrivais d'un endroit ou il y avait des arbres, une rivière et une forêt entière qui filtrait la vie. La ville était protégée derrière ses murs et les gens semblaient calmes et sereins. Depuis qu'ils étaient descendus du train, ils marchaient sur une lame de couteau.
A la sortie de la gare, une bouffée bràllante me balaya le visage et je sus que j'étais arrivé. Je n'avais rien regardé, j'avais traversé l'esplanade pour me rendre jusqu'à la bouche de métro. Une fois devant je compris que si je plongeais dans l'escalier, j'allais étouffer. A la pensée de laisser la lumière, je me mis à transpirer. Je fis le tour de la station, lâchement, suivis une ligne droite à l'ombre qui ne menait nulle-part.
Au bout d'un moment je m'étais retrouvé sur cette ligne blanche qui coupait l'avenue en deux. Quand je fus droit sur cette petite ligne blanche, je redressais la tête et je me mis à regarder ce qu'il y avait autour de moi. Les choses ne tenaient pas debout. Les immeubles s'allongeaient avec une ombre démesurée, ils tremblaient, percés de trous noirs et de plaques brillantes. C'étaient des fenêtres et des vitres mais ça ne servait à rien de le savoir.
Je fus pris d'un vertige: le pavé semblait s'être brusquement ouvert, et parce que je suis né au bord de la mer du Nord, je me suis dit que la profondeur pouvait rarement dépasser cent mètres mais que l'amplitude des creux allait varier entre un mètre cinquante et six mètres et que ces creux pouvaient occasionner des raz de marée et des inondations catastrophiques...
Enderson m'avait prévenu. C'était une espèce de malaise et ça pouvait arriver n'importe quand, et n'importe où. Je vis un halo blanc s'avancer vers moi, en même temps je pris conscience du bruit ainsi que de la longue ligne métallique de la circulation. J'entendis encore un cri de femme, aigu, prolongé, qui venait d'un recoin poussiéreux de mon cerveau et tout se remit en place. Le halo blanc était un costume de lin, la veste ouverte sur une chemise d'un gris pastel froissée. L'homme atteignit la ligne blanche à coté de moi. Je devais me tenir d'une façon bizarre, presque sur la pointe des pieds, tendu, pour ne pas basculer. Un poids tirait sur mon bras et me tordait l'épaule. Je regardais l'homme en équilibre sur la ligne blanche et je posais la valise. Il fit un petit geste de la main et avec son accent anglais me demanda si je savais l'heure.
Les femmes m'entouraient de nouveau et je me pressais dans le renfoncement de la vitrine de l'Invitation au voyage. Il y avait toutes sortes de lingeries et de photographies de modèles portant des déshabillés, des bustiers, des soutiens-gorge en soie et de minuscules slips de dentelles.
Il n'y avait personne que je détestais plus que ce Enderson. Il était sadique et intelligent; il racontait qu'il avait beaucoup d'amitié pour moi, il se faisait payer très cher et il adorait ça. Dans son bureau, ce matin, il avait enfoncé une de ces minuscules cigarettes qu'il roulait à l'avance dans son fume-cigarette, il en avait des tas dans une petite boite en métal marquée de ses initiales. Il avait levé les yeux de ses papiers et avec son air imperturbable et bien nourri, avait sifflé: " ça va Garamond, je vous laisse partir mais je n'y crois pas et dans dix jours vous serez de retour..."
- Qu'est-ce qui vous fait dire que je serais de retour?
- Vous ne tiendrez pas le coup, pas la peine de se couvrir la face!
- Vous êtes encourageant Enderson!
- Je fais ce métier depuis vingt-cinq ans, j'en ai vu des centaines comme vous!
- Que devrais-je faire d'après vous?
- Retourner dans votre chambre.
- Je prends le train de dix heures cinquante-cinq.
- Vous oubliez quelque chose!
- Quoi?
- L'homme de la rue de Washington...
- Je l'emmerde...
- Comme vous voulez, vous êtes prévenu!
Et il avait rallumé sa chique.
La rue était bloquée jusqu'à la place, les gens commençaient à s'agglutiner autour de l'arrêt de bus. Je les voyais se dessiner dans le reflet de la vitrine au milieu des dentelles, des jambes de plastique gainées de soie, mais ceux-là étaient habillés. Ils étaient habillés et de mauvaise humeur parce que la rue était noire de monde et de voitures. Le mannequin sur la photographie dans la vitrine était mollement allongé sur un drap brodé, elle tenait un combiné de téléphone et son autre main formait un numéro. Elle souriait aux anges et j'aurai bien voulu savoir à qui elle pouvait téléphoner, sa longue jambe dorée repliée sur le drap, son string ajusté comme un masque de velours noir, les épaules étroites et lisses, la poitrine emprisonnée dans un minuscule bustier ajouré. Enderson avait tort; il y avait des images plus trompeuses et plus étranges que les vertiges. Les visions qu'un homme pouvait développer dans un petit lit de fer, en proie à l'angoisse et à l'insomnie, n'étaient pas aussi vides de sens et ennuyeuses que celles que pouvait fabriquer une rue commerçante. Enderson était un homme qui avait choisi son camp.
Je repris la valise et longeais la rue jusqu'à la place. C'était une grande place grise et poussiéreuse que je ne connaissais pas. Deux artères débouchaient du Nord et deux rues plus petites du Sud de la ville. Les deux avenues venaient du périphérique et elles transportaient leur chargement de banlieusards qui venaient s'étrangler sur la petite place comme dans le goulot d'une bouteille. Ils s'entassaient sous le soleil, forçant le passage, puis s'immobilisaient quelques mètres plus loin dans la vapeur tremblante des gaz d'échappement. Les petites voitures qui venaient des rues commerçantes paraissaient hésiter à s'engager plus avant, elles piaffaient aux feux, prises d'assaut par les colonnes de piétons qui surgissaient de partout. Il y avait un petit square au centre de la place, avec des pelouses jaunes et des arbustes minables. C'était comme une île pillée et dévastée par des hordes barbares. Je réussis à l'atteindre puis j'en fis le tour jusqu'à une borne de taxis. Les chauffeurs accoudés à leurs voitures regardaient la circulation par groupe de deux ou trois, faisaient des signes et avaient de grands hochements de tête, comme s'ils commentaient un match. L'un d'eux se détacha du groupe lorsque j'approchais de sa voiture. Il m'ouvrit la porte et, avec une petite moue, s'installa à l'avant en grommelant: " A nous! " Le chauffeur nous sortit de la nasse avec beaucoup d'efficacité. C'était un jeu. Il trichait, avec ironie et un peu de mépris pour ses adversaires. C'était un professionnel comme il y en a dans tous les métiers mais il y mettait en plus la désinvolture, la mauvaise foi, et le goût du risque d'un joueur de poker. Il me faisait penser à Enderson.
*
J'habitais un immeuble en briques rouges au fond d'une impasse. Le taxi ne pouvait pas tourner dans la rue alors il me laissa à l'entrée. L'impasse était déserte, elle baignait dans une ombre douce et les façades ventrues des immeubles mettaient une lumière rosée sur les fenêtres et le pavé. Il y avait un arbre dans un angle, il était comme nous tous; il avait soif, il avait chaud, il était seul. Il était solidement planté dans le sol et ses branches montaient jusqu'au troisième étage. C'était un des rares arbres du quartier.
Les jours de vent, il frappait aux carreaux de la vieille demoiselle qui habitait là et régulièrement demandait qu'on l'abatte parce qu'il faisait de l'ombre et lui bouchait la vue sur ses voisins. Je posais la valise sous l'arbre, le tronc était rugueux et marqué de cicatrices. C'était un vieil arbre qui avait dôit voir pas mal de choses.
Le quartier avait changé tout autour de lui, il avait vu d'autres arbres passés à la tronçonneuse, des chantiers, des grues. Il avait vu l'immeuble naître et grandir, les pavés recouvrir la terre, les briques lui cacher le soleil. Il avait décidé de continuer à vivre là, au fond de l'impasse. Et ses racines puisaient dans le sol l'eau et les matières organiques. Le sol changeait et lui apportait de nouvelles informations sur ce qui se passait autour de lui. C'était un vieil arbre et il continuait avec ces nouvelles informations et il dressait chaque été ses feuilles jusqu'au troisième étage. Je m'appuyais un instant au tronc et je me mis à l'homme étendu mort dans cette avenue du quatorzième arrondissement. Peut-être que l'arbre le savait, peut-être que ses racines lui avaient apporté la nouvelle.
Puis je me remis à penser à Enderson: "Vous vous rappelez ce qu'il s'est passé hier soir Garamond? Vous êtes sorti du réfectoire, vous vous êtes mis à crier que vous alliez chercher Madame Enderson si jamais elle existait. Vous l'avez traitée de buveuse d'eau et de viande à médicament... Oui! Puis vous avez foncé dans le couloir avec Barovsky et celui que vous appelez Saint-Jérome... Vous êtes une sorte de leader pour tous ces gens et ça nous pose pas mal de problèmes..." Vous pouvez me détacher? " Qu'est-ce que vous avez après ma femme? " Elle existe vraiment? " Oui, elle existe et alors? Je repris la valise et je traversais la cour.
Pour atteindre l'escalier B, il fallait longer une allée étroite qui desservait une imprimerie désaffectée. J'avais acheté cet appartement il y a plusieurs années alors que j'étais en fond. A cette époque-là, l'imprimerie marchait encore. Mon appartement était au-dessus des ateliers et la nuit je pouvais entendre le cliquetis léger des machines. C'était comme un bruit d'eau continu et apaisant. De mes fenêtres, le jour, je voyais les ouvriers sortir les palettes chargées de brochures, d'affiches ou de revues. J'entendais leurs éclats de voix lorsqu'ils s'asseyaient en rond sur le pavé, pour fumer une cigarette au soleil. Ils étaient figés, avec des accents traînants, des visages rougeauds et sympathiques. Ils portaient des bleus de travail marqués de cambouis et artistiquement reprisés. Vers midi, ils s'installaient sur les palettes et mangeaient dans leurs gamelles en se passant un litre de rouge. Puis tout s'était arrêté, je ne sais pas si ça avait commencé chez eux ou chez moi. Les vitres de l'atelier étaient couvertes de poussière, elles manquaient par endroits et l'on pouvait voir l'intérieur noir de crasse et jonché de papiers et les machines luisant doucement dans l'ombre comme les entrailles d'un monstre mécanique. Je pris l'escalier, il sentait l'encaustique et le repas de midi; il y avait du poisson au rez de chaussée et une viande en sauce au premier. J'arrivais devant ma porte et je posais la valise. Je me rendis immédiatement compte que la serrure avait été forcée. La clef coinçait et de petites éraflures marquaient le bois près du verrou de sécurité.
C'est à ce moment-là qu'il faut cesser de jurer et réciter une petite prière si vous en connaissez une, parce que vous allez devenir inévitablement le petit propriétaire épargnant qui a peur pour ses meubles et ses souvenirs, et qui est près à faire pendre une demi-douzaine de loubards de banlieue pour retrouver sa brosse à dents, là où il l'avait laissée: dans son verre et du même coté que le dentifrice. Je forçais comme un malade sur la serrure et en même temps je pensais à des nappes blanches, des lumières tamisées. Je voyais des nappes damassées couvertes de vaisselle fine, des verres de cristal à moitié emplis d'un vin rubis odorant, une banquette de velours rouge et des voix de femmes, claires et brillantes, des serveurs en habits noirs et un bel automne alors que monte le brouillard derrière les vitres...
La porte s'ouvrit avec un craquement sinistre, je me mis à penser à Frieda puis, brutalement, à ce salaud qui habitait rue de Washington. Et je rentrais chez moi. Ma vieille brosse à dent était toujours à la même place. Il y avait aussi un matelas dans la chambre, une petite table et une chaise dans le living. Tout le reste avait disparu. J'étais planté là, la valise au bout du bras, à regarder la lumière qui jouait sur le parquet. Il n'avait jamais été aussi net, aussi nettoyé, même la trace des meubles avait disparu, il brillait de mille feux, il sentait la cire épaisse et le chiffon de laine. Les vitres étaient merveilleusement propres, les rideaux s'étaient envolés et l'arbre au milieu de la cour semblait me faire des petits signes d'amitié du bout de ses feuilles. Je fis encore une fois le tour de l'appartement, tout était dans le même état; vide et méticuleusement propre. Sur la paillasse de l'évier, dans la cuisine, je trouvais une feuille de papier rose à l'en-tête d'un certain J. de Boisrond, Huissier de Justice à Paris. Le papier rose expliquait que dans le cadre de la Loi, il avait été procédé à la saisie-exécution de mes biens en la présence d'un serrurier, du maitre-justicier, et du commissaire de police de l'arrondissement. Le papier datait de trois semaines et le robinet qui gouttait avait commencé à le délaver.
*
Lorsque vous avez forcé tous ceux qui vous entourent à vous abandonner, à se détourner de vous avec une petite grimace de dégoût, lorsque que vous avez vu tous vos amis et tous ceux que vous aimez et qui vous aiment, vous fuir et vous appeler Démon, alors vous pouvez être heureux de rencontrer Monsieur Isaac Newton.Lorsque vous avez forcé tous ceux qui vous entourent à vous abandonner, à se détourner de vous avec une petite grimace de dégoût, lorsque que vous avez vu tous vos amis et tous ceux que vous aimez et qui vous aiment, vous fuir et vous appeler Démon, alors vous pouvez être heureux de rencontrer Monsieur Isaac Newton.
Il était sous le lit de Barowski, ce qu'il faisait là je ne l'ai jamais su et ça n'a pas beaucoup d'importance. Barowski n'était pas le type à fréquenter Newton. J'étais entré dans sa chambre lui demander je ne sais quoi ou lui raconter le genre d'histoire qu'il adorait : des scènettes vécues et réalistes avec des détails, quelques femmes, du whisky et une belle bagarre finale style Mort dans l'après-midi. Mais la chambre était vide, les placards ouverts, leur contenu répandu sur le plancher, les draps et les couvertures en boule dans un coin. Le matelas était dressé contre le mur et Barowski s'était amusé à le découper en bandes régulières et à en sortir tout le crin. Je supposais qu'il devait se trouver dans le bureau d'Enderson à compter ses pilules et à écouter un prêche carabiné. J'allais ressortir lorsque je vis sous le sommier, à la tête du lit, un petit livre à couverture bleue, corné et poussiéreux. Je le dégageais et l'emmenais avec moi. Il s'intitulait simplement Newton.
C'est ainsi que je fis la connaissance d'Isaac Newton et qu'il me présenta par la suite ses amis Galilée et Einstein.
Je me souvenais de ce que Einstein avait écrit à Newton en 1949 : " Newton, excuse-moi ! La voie que tu as ouverte est la seule qu'un homme doué d'une intelligence brillante et d'un esprit créateur pouvait trouver à l'époque! Nous savons qu'il faut désormais remplacer les concepts que tu as élaboré par d'autres, qui plus éloignés de l'expérience directe nous permettront seuls de parvenir à une compréhension plus profonde des relations entre les choses."
Une compréhension plus profonde des relations entre les choses! Je me souvenais de cette phrase particulièrement. Et entre les hommes ? Et entre les hommes et les femmes ? Il faisait nuit dans l'appartement et les fenêtres étaient grandes ouvertes. Malgré cela aucun souffle d'air ne passait. J'étais assis sur une chaise au milieu de la pièce vide.
Verzeih'mir, excuse-moi ! J'étais une machine vide, une mécanique arrêtée. L'arbre au milieu de la cour faisait une ombre gigantesque percée de trous lumineux et jaunâtres. Dans ces trous lumineux je voyais passer les ombres des hommes et des femmes qui habitaient en face. Ils traversaient les pièces, occupés à se nourrir et à nourrir leurs enfants. Ils lavaient la vaisselle ou préparaient leur lit pour la nuit. Je voyais scintiller les écrans des téléviseurs, j'entendais des téléphones sonner, des éclats de voix, et plus loin la sourde rumeur du périphérique qui traversait les banlieues comme une artère malade.
J'avais essayé de parler de Newton avec Barowski et plus tard avec Saint-Jérome. Barowski s'était foutu de moi en me disant qu'il avait autre chose à faire que s'occuper de vieilles lois poussiéreuses qui régissaient la chute des corps ou le mouvement inertiel. Il avait jeté le petit livre bleu au milieu de la pièce et parce qu'il avait des lettres il m'avait cité Hamlet :
- Ouvre la fenêtre Jack et écoute ça ; après tu pourras appeler Enderson et toutes ses putains blanches pour qu'elles me fassent une piqûre ! Tu pourras te jeter du cinquième et courir sur la pelouse pieds nus à la recherche de sa femme ; pt'être qu'elle te filera un verre et qu'elle t'ouvrira ses draps ! Et tu sauras enfin ce qu'il en est du mouvement relatif des corps enfermés dans un espace quelconque!
Il avait tordu le nez, reniflé deux fois, et avec un accent parfait se mit à murmurer :
" Doubt thou the stars are fire ; Doubt that the sun doth move ; Doubt truth to be a liar ; But never doubt I love. "
Doute que les étoiles soient de feu, doute que le soleil se meuve, doute que la vérité soit vraie, mais ne doute jamais que je t'aime!
Le problème avec Barowski, c'était que la plupart du temps il ne tenait pas debout. Il passait les journées allongé sur son lit et le moindre mouvement, le moindre déplacement, lui causaient des angoisses extraordinaires. C'était pour ça qu'il était là : le plus petit contact avec le monde physique lui était impossible s'il n'était pas bourré d'alcool.
Barowski était ingénieur géographe, il avait cinquante-six ans, il ressemblait à Michel Simon dans la Chienne. Il travaillait dans un bureau d'étude de la plaine Monceau qui dessinait des cartes pour l'IGN. Il passait son temps dans une salle d'ordinateur, au milieu de photographies de satellites, à tracer les limites du monde connu. Il devait connaître chaque point de la côte Finlandaise entre Helsinski et Kristinestad mais il était incapable de rentrer chez lui sans l'aide des trois-quarts d'une bouteille de scotch de Prisunic.
J'aimais bien Barowski et j'aurais voulu qu'il soit là , maintenant, dans cette appartement vide. Peut-être aurions-nous entamé une de ces vieilles disputes sur Newton et la compréhension des choses.
Je me décidais à bouger, je tirais la valise au milieu de la pièce et je voulus allumer une lampe mais il n'y avait plus d'électricité. Je décrochais le téléphone avec un petit ricanement ; la ligne était coupée. J'allais dans la salle de bains, je tournais le robinet; l'eau se mit à couler avec des gargouillis impressionnants. J'étais content alors je bus une grande rasade d'eau rouillée et je me mouillais le visage et les cheveux. Je revins dégoulinant dans la pièce et j'ouvris la valise.
C'était une vieille valise qui avait vu pas mal de choses, traîné un peu partout. En faisant jouer les serrures, je me suis dit qu'elle représentait maintenant tout ce qui me restait, alors je l'ouvris avec toute l'amitié et le respect qu'on peut avoir pour une valise en cuir griffé et usé. Elle était d'un marron un peu jaune avec une solide poignée de cuir tressé, des serrures de laiton, un soufflet sur une face avec une fermeture éclair, et des piqà»res épaisses qui la faisaient ressembler à un vieux soulier. Elle était maintenant d'une couleur un peu sale qui pouvait aller partout sans se faire remarquer, mais sans pour autant qu'on la compte pour quantité négligeable. Et elle faisait aussi bien son boulot sous le soleil, dans le sable et la poussière que sous la pluie, la brume, et le gris d'un quelconque trou au-dessus du cinquantième parallèle.
Je sortis le petit livre bleu sous une pile de chemise et j'approchais la chaise de la fenêtre. La lumière qui venait de la cour me permettait juste de discerner le texte. J'essayais d'oublier la chaleur, l'appartement vide, l'homme mort du quartier Montparnasse et je m'accrochais aux petites lignes fuyantes parcourues de formules mathématiques et de graphes. " L'un des mérites de Galilée est d'avoir faire sentir que le temps est la véritable variable du mouvement! "
- Jack ?
Un rayon de lumière de l'escalier avança dans le couloir. C'était une petite pointe de lumière jaune sale qui glissait sur un parquet étincelant. La porte de l'appartement s'était ouverte sans bruit.
- Jack.. ? C'est toi, Jack ?
Mon Dieu ! J'aimais bien cette voix ! Elle m'avait manqué pendant ces longs mois. Mais je ne répondais pas, je me contentais de tendre l'oreille, de figer tous mes muscles, parce que je savais que c'était une voix qui venait du passé. C'était à un autre homme que s'adressait cette voix ; elle aurait pu aussi bien appeler l'homme mort à Montparnasse. Je pensais qu'elle allait disparaître, comme toutes les voix que j'entendais là -bas ; qu'il suffisait que je reste assis, sans un geste, parce qu'Einstein l'avait bien expliqué : un corps suffisamment éloigné d'autres persiste dans un état de repos ou de mouvement rectiligne uniforme!
- Jack! Mon Dieu! Jack, tu es revenu!
Je refermais le livre, le petit cône de lumière jaune disparut parce que Frieda marchait dessus.
Il y avait quelque chose qui me troublait beaucoup, ce n'était pas le genre de chose qui vous empêche de dormir mais auquel vous pensez toute la journée et qui vient gâcher vos rapports avec les autres ou vos conversations. C'était comme un petit moteur qui se mettait en route sans bruit et que vous emmeniez partout. C'était ce qui m'avait chassé de là -bas.
Après avoir lu ce petit livre sur Newton, j'avais fouillé dans la bibliothèque d'Enderson et j'en avais ramené un tas d'ouvrages scientifiques que j'avais empilé autour de mon lit. Pendant quelques temps je m'arrachais les cheveux et j'éprouvais un sentiment de honte parce que je n'y comprenais rien. J'étais comme un homme affamé devant une boite de fois gras truffé qu'il ne peut pas ouvrir. Et puis un jour je tombais sur l'énoncé d'une loi de physique connue sous le nom de "Principe d'incertitude". Frieda était là, devant moi, et lorsque je la vis dans la pénombre, appuyée timidement contre la porte; je compris que j'avais commencé à vivre avec principe d'incertitude.
Je m'étais mis à lire ces ouvrages de physique et je m'étais débarrassé peu à peu de ma honte et de mes angoisses. Ils étaient devenus vivants, et je ne les parcourais plus comme un homme affamé, mais comme un sauvage qui pénètre pour la première fois dans un univers complexe et dangereux.
- Jack!
Alors j'étais devenu dur et cynique. Je l'étais devenu lentement, avec patience, je l'étais devenu pour tout ce qui m'entourait et non plus seulement pour moi-même. J'avais rendu les livres à Enderson. Il les avait reçu avec un petit sourire moqueur et aimable. Je lui avais dis que j'allais partir, et c'était lui qui s'était mis à avoir peur en rangeant Newton et Einstein dans sa bibliothèque.
*
- Bonjour Frieda.
Frieda était là, devant moi. Elle avait traversé le couloir, poussé la porte et se tenait dans l'embrasure et me regardait avec un drôle de mélange de surprise et de soulagement.
- Jack ! C'est toi ? C'est vraiment toi ?
Elle portait un jean délavé qui collait à ses longues jambes de gazelle, un tee-shirt blanc avec un dessin représentant un visage de femme coiffée d'un bonnet phrygien d'où s'échappaient les boucles d'une chevelure noire et, en arc de cercle, les mots: 1789 Bicentenaire de la Révolution française.
- Bonjour Frieda.
Elle avança jusqu'au milieu de la pièce en faisant craquer délicatement les lames du parquet.
- Heureuse de te revoir ! Qu'est-ce que tu fais dans le noir ?
- Il n'y a plus d'électricité !
- Merde !
- Il n'y a plus de téléphone non plus.
- Oh merde, Jack ! Qu'est-ce qui se passe ?
- Il reste un peu d'eau dans les tuyaux. Ils sont venus quand ?
Elle approcha encore, elle avait un merveilleux sourire. Elle se mit à genoux et glissa sur le plancher. Elle était en pleine forme, elle croisa les bras sous sa poitrine. J'aurais bien voulu lui sourire ou lui serrer gentiment l'épaule.
- Il y a trois semaines, dit-elle. J'ai essayé de faire quelque chose mais...
Verzeih'mir, Newton ! A un moment ils avaient tous essayé de faire quelque chose !
- Le premier jour ils étaient trois, dit-elle. Un flic, un serrurier et l'huissier. Ils ont ouvert la porte et ils ont passé des heures à faire l'inventaire. Ils sont repartis le soir en laissant des scellés. Le lendemain, ils sont revenus avec un camion et des déménageurs.
- Alléluia ! dis-je.
- Ils ont tout emmené, Jack ! Tout ! Les livres, les photos, les cadres! Ils ont vidé les tiroirs par terre. J'ai gueulé comme un putois ! Le flic m'a demandé qui j'étais, il m'a dit que je n'avais rien à faire là !
Ils savaient, parce que c'était leur métier, que ce n'était qu'un petit bout de l'arrangement qui se défaisait. Ils tiraient sur les fils jusqu'à ce qu'ils trouvent celui qui faisait tenir toute la pelote. Si ce n'était pas le bon, il cassait le fil, simplement.
- Je devais pas mal d'argent à pas mal de monde, Frieda. Ne t'inquiète pas.
- C'est une vraie saloperie !
Elle secouait la tête, faisant voler ses cheveux comme un drapeau tout autour d'elle.
- C'était un vrai bordel ! Ils ont remis les scellés et ils ont collé un jugement sur la porte. J'ai tout arraché, j'ai ouvert avec le trousseau que tu m'avais laissé. Ça m'a prit deux jours pour tout nettoyer!
- Merci Frieda.
- Il y a un carton chez moi que j'ai fait avec Manon. C'est des lettres, uniquement des lettres.
- Tu es gentille. ça n'a jamais été aussi propre!
- Manon a pleuré pendant deux jours. Je faisais le ménage et elle pleurait. Même à l'école elle pleurait; une de ses profs m'a téléphoné. Où étais-tu Jack ?
- J'aimerai bien voir Passerose, dis-je.
Passerose, c'était Manon, sa fille. Je l'appelais ainsi depuis des années, elle devait avoir douze ou treize ans. Je l'appelais aussi Tomate, Pascaline ou Passecrassane....
- Elle est allée dormir chez une amie. Où étais-tu Jack?
Je la regardais. Frieda était douce, tendre. Il y avait cette question derrière ses yeux.
Je me souvenais de ce qu'elle m'avait dit un jour, quelque temps après que son mari l'ait quittée. C'était un soir d'août, elle avait frappé à la porte et m'avait dit que Manon venait de s'endormir et qu'elle boirait volontiers quelque chose d'assez fort. Ce soir-là, je n'avais pas dit grand-chose mais je l'avais regardée. Elle était assise en face de moi sur un petit fauteuil de cuir qui devait maintenant moisir dans une salle des ventes. Elle m'avait demandé si je travaillais, je lui avais répondu non. Elle avait secoué la tête avec l'air entendu de quelqu'un qui sait de quoi il parle, puis elle m'avait raconté l'histoire habituelle d'une rupture avec son lot de violence et de désespoir. Je l'écoutais d'une oreille distraite, veillant à ce que son verre soit toujours approvisionné et je la regardais. Elle portait une jupe assez courte, un bustier gris perle qui dessinait ses épaules piquées de tâches de rousseur, elle était pieds nus, et ses cheveux roux s'entortillaient autour d'un peigne de plastique noir. Frieda avait le corps délié d'une danseuse des Folies Bergères et le même visage un peu dur qui s'affine sous les projecteurs et le fard. Sa peau avalait la lumière et, sous le soleil, ou sous le gris d'un jour de pluie, ou dans le noir, elle conservait cette même luminosité étrange et émouvante. Devant moi, les yeux brillants, faisant tourner nerveusement son alliance autour de son doigt, elle s'était mise peu à peu en colère et ressemblait à une danseuse qui se démaquille à petits coups brusques et précis, effaçant les paillettes, redonnant à ses yeux des contours plus humains, arrachant de ses lèvres le rouge nacré qui les grandit. Comme une danseuse qui se détourne nerveusement du miroir, et vous fixe, et se plaint du public, ou de la musique qui traîne un peu trop ; elle avait dit :
- Quand tu vis avec un homme, avec son argent, avec son numéro de SECU, que tu passes ton temps à faire la cuisine pour lui et pour ses amis, même si tu l'aimes, si tu te ferais couper en morceau pour lui et pour l'enfant que tu as eu avec lui ; si tu ne le trompes pas, c'est que t'es vraiment une femme perdue. La vie qu'on mène Jack, est une affaire tordue et quelquefois tu as besoin de te retrouver seule!
- Qu'est-ce que tu cherches, Frieda ?
- Mon Dieu ! Est-ce que je sais, moi ! Qu'est-ce que les gens cherchent ? Tu peux me le dire, toi, Jack Garamond ? Pour le moment j'ai seulement envie que tu m'embrasses, parce que ma petite fille dort, parce que ce whisky est juste mélangé correctement aux glaçons, parce que je suis malheureuse et que si je continue à parler, je vais éclater en sanglots ! Je veux seulement que tu m'embrasses et après je retournerais chez moi! J'ai simplement besoin d'être seule. Je ne me suis jamais sentie aussi seule qu'avec quelqu'un comme toi. Maintenant pose ton verre et embrasse-moi!
Je l'avais embrassée et aujourd'hui j'étais là , avec ce petit livre bleu à la main, dans cet appartement vide, et Frieda qui me regardait, désolée.
- J'étais dans une espèce de clinique, Frieda! dis-je.
Les flics m'avaient ramassé dans le bureau de ce type, rue de Washington. Il racontait partout que j'étais devenue une bête féroce, et que tout ce que voulaient les gens, c'était la paix et se débarrasser de moi. Je lui devais pas mal d'argent, parce que toutes ces années il avait payé pour que j'écrive pour lui. Je l'avais fait. Et tous les mois je lui signais une reconnaissance de dettes. Ça se faisait entre amis ou entre gens de bonne volonté, comme il disait. Chaque fin mois ça recommençait et il fallait que je boive un peu plus pour grimper ses trois étages et entrer dans son bureau. La dernière fois, je n'avais pas bu une goutte depuis des jours et je lui avais apporté la fin de mon travail. J'avais du me battre avec deux ou trois éléphants roses avant de pouvoir ouvrir sa porte.
Je racontais ça à Frieda parce que c'était ce qu'elle réclamait. Mais j'aurais préféré lui dire la vérité; lui parler de Newton et de cette loi d'incertitude. Il y a-t-il quelque chose de plus étrange et de plus beau que de se retrouver avec une jeune femme rousse, dans un appartement vide, et d'essayer de comprendre de quoi sont faits la distance et le mouvement? Avec Barowsky et Saint-Jérôme, nous aurions été heureux d'accueillir une femme et de lui parler d'amour et des espaces vides.
L'alcool nous avait irrémédiablement séparés des autres, l'alcool avait ouvert une faille où la réalité s'engouffrait et brûlait comme un éclair de magnésium. Nous étions devenus malgré nous des hommes nouveaux. J'aurais voulu dire à Frieda qu'il allait falloir vivre dorénavant avec cette Loi qui affirme qu'il est, absolument et pour toujours, impossible de déterminer en même temps la position et la vitesse d'un électron. Le fait même d'observer sa position implique que sa vitesse est modifiée. Inversement, plus on détermine avec précision sa vitesse, plus sa position devient indéfinie!
- Tu as déjà vu un homme d'affaire souriant, dis-je, assis derrière sa table, en train d'allumer un Hamlet n °5, entouré d'un troupeau d'éléphants et d'une flottille d'alligators qui essaient de te coincer dans un coin et t'enlever tes chaussures? Il paraît que j'ai tout cassé! Il y avait Elisabeth aussi, son assistante, elle m'aime bien! Elle aussi pleurait lorsqu'elle a décroché le téléphone pour appeler les flics! Ils appellent ça Delirium tremens! C'est une espèce de réaction chimique qui se produit dans ton cerveau lorsqu'il te manque les deux ou trois molécules que t'apportait ta marque d'alcool préférée. Moi, je savais bien que c'était le monde qui explosait et la réalité avec! J'avais ouvert une porte et leur monde a disparu! Je me suis retrouvé à l'infirmerie du Dépôt, à peu près raide comme un tronc de sapin scié par le travers. Une gentille fille m'a fait deux ou trois piqûres et j'ai respiré la moitié d'une bonbonne d'oxygène. Puis on m'a conduit dans une maison, en pleine forêt, à deux cent cinquante kilomètres d'ici. Elle est tenue par un homme qui s'appelle Enderson, c'est une relation du type de la rue de Washington. Ils se sont arrangés tous les deux et je crois qu'ils ont simplement essayé de me faire la peau ! L'autre a du essayer de se rembourser, c'est pour ça que je n'ai plus de chaise à t'offrir. J'en suis parti ce matin, voilà où j'étais Frieda!
- Ne dis plus rien, Jack ! répondit-elle.
*
Le lendemain je me réveillais sur le matelas que j'avais tiré sur le plancher brillant, devant les deux fenêtres ouvertes, la valise près de moi. Le soleil était levé et entrait à flot dans la pièce. D'abord je me redressai en cherchant à comprendre où j'étais puis tout me revint brusquement. Le lendemain je me réveillais sur le matelas que j'avais tiré sur le plancher brillant, devant les deux fenêtres ouvertes, la valise près de moi. Le soleil était levé et entrait à flot dans la pièce. D'abord je me redressai en cherchant à comprendre où j'étais puis tout me revint brusquement.
J'avais du dormir les dents et les poings serrés ou alors des rêves avaient voulu patiemment me briser les os à coup de bâton, mais seuls mes muscles s'en souvenaient. Je vis le petit livre bleu qui traînait sur le plancher, là où Frieda l'avait laissé avant de partir. Elle avait voulu savoir ce que je lisais dans le noir et ça lui fit la même impression que si elle m'avait trouvé avec une revue pornographique. Elle l'avait feuilleté du bout des doigts, son regard passant du livre à la masse sombre que je faisais sur la chaise. Elle n'aimait pas parler aux gens sans voir leurs yeux. Et comme je ne faisais aucun geste, il s'était installé peu à peu entre nous une espèce de no man's land dont on ne savait pas s'il était truffé de mines ou simplement rempli de fleurs coupées. Mais personne n'avait vraiment envie d'aller voir.
- Tu sais Jack, avait-elle dit en refermant le livre et en le poussant sur le plancher. Le livre aussitôt se mit à ressembler à une espèce d'oiseau mort qui bat une dernière fois de l'aile. Tu sais, ce genre de truc me fait à peu près le même effet que le journal, lorsque tu es obligé de l'acheter parce que tu cherches un appartement ou du travail! A la fin de la matinée, tu as les doigts tout noir, tu crois que c'est l'encre ou quelque chose comme ça, mais au bout d'un moment tu te demandes s'il n'y a pas dans ce canard ou dans ta vie un truc pas très clair! Quand tu en as marre de lire les annonces, tu jettes un coup d'œil sur les articles et les photos. Et si à cet instant précis, personne ne fait sonner ton téléphone pour te dire qu'il est amoureux de toi, tu te sens vraiment dans les trente-sixième dessous. Je ne sais pas pourquoi, le journal m'a toujours fait cet effet-là. Peut-être que tu devrais te méfier un peu de ce bouquin, Jack!
Newton se chauffait le ventre au soleil et je me disais qu'à ma place, il aurait déjà bu son café et serait en train de réfléchir à la loi régissant la propagation de la lumière. J'allais me lever lorsque je vis qu'on m'observait de l'autre côté de la cour, à travers le reflet de la vitre et les branches de l'arbre. C'était une vieille femme, tout habillée de gris, la tête couronnée de nattes blanches. Elle écartait le rideau d'une main et de l'autre s'appuyait contre la fenêtre fermée. Elle plissait les yeux, comme si son regard myope avait du mal à plonger dans la pièce. J'eus l'impression qu'elle était là depuis des heures, attendant que je m'éveille, ou même, que profitant de la nuit, elle avait traversé la cour pour venir s'accroupir sur le plancher et me regarder dormir avec le regard qu'avait Frieda la veille, mais un regard brûlant, agrandi par la vieillesse et la fatigue. Je lui souris et, peut-être parce que c'était le signe qu'elle attendait, la vieille femme recula et laissa tomber le rideau.
Je me levai et traversai la pièce brillante, nu comme un ver, en faisant craquer les lames du parquet qui résonnèrent dans l'appartement vide. Dans la douche, je serrai les dents lorsque l'eau froide se mit à me couler sur les épaules. Je donnai des coups de poings au carrelage du mur, fermai les yeux et recevais le jet en étirant le cou comme une punition. Puis je poussai un cri, jurai et finalement bondis hors de la douche et revins dans la pièce en laissant un sillage doré derrière moi. Je me penchai sur la valise, en tirai une serviette et me frottai vigoureusement, assis sur le matelas, les jambes jetées devant moi. Je tirai encore de la valise du linge et des vêtements et je m'habillai posément, avec des gestes lents et minutieux. J'avais tiré tout ce que j'avais pu de cette vieille valise et quand j'eus lacé mes souliers, je regardai autour de moi la pièce vide, clignant des yeux dans le soleil, avec l'air détaché du chasseur qui sort à l'aube de sa tente, respire l'air froid du matin et cherche l'endroit où commence la piste. Je quittai l'appartement et claquai la porte.
*
Je retournai au bar de l'avenue où l'homme était mort. Lorsque je fus assis dans un coin, face à la rue, je regrettai de ne pas avoir apporté le petit livre bleu. La patronne n'était pas là, il n'y avait qu'un garçon qui s'activait derrière le comptoir et une jeune femme noire qui épluchait des légumes dans une petite pièce borgne. Le garçon m'apporta un grand café noir, crémeux, et deux tartines beurrées dans une assiette et retourna derrière le zinc laver des tasses en les cognant les unes contre les autres. J'essayai de manger mais ça ne passait pas. Je bus le café à petits coups, mes mains tremblaient lorsque j'approchais la tasse de mes lèvres. Mon estomac avait peur et je me mis à avoir peur aussi. Je savais que je pouvais encore contrôler cette peur mais mon estomac ne le savait pas, alors il faisait comme s'il n'était pas là. Je n'étais pas très sûr des raisons qui m'avaient poussé à revenir ici. J'avais du le décider sans m'en rendre compte, dans la nuit, ou pendant que Frieda me parlait. J'aurais pu lui dire n'importe quoi, lui parler de Barowsky et de Saint-Jérome, lui expliquer ce jeu idiot qui nous poussait à chercher partout la femme d'Enderson et à essayer de le rendre fou avec nos questions. J'aurais pu lui parler du passé, ou de mon travail qui était foutu, même de cette impression que j'avais de ne plus exister vraiment. Mais je n'avais pas pu lui parler de l'homme qui était mort, devant moi, au milieu de l'avenue.
La porte du café s'ouvrit et la patronne entra. Elle venait du marché et portait des paniers en osier. Elle traversa la salle en traînant les pieds et alla déposer les sacs dans la cuisine. Elle dit quelque chose d'une voix rude à la jeune femme noire, puis revint dans la salle, toujours de son pas traînant et se tenant les reins des deux mains. Elle jeta un regard morne sur les tables et m'aperçut. Elle s'accouda un instant au comptoir et me dévisagea. Je compris qu'elle fouillait dans sa mémoire pour mettre un nom ou une indication quelconque sur mon visage. Puis elle se tourna vers le garçon et lui demanda de lui servir un vichy menthe. Lorsqu'elle eut son verre, elle se tourna de nouveau vers moi, fit une petite moue qui déforma tout le bas de son visage et s'avança jusqu'à ma table.
- Z'êtes revenu ?
- Oui.
- Pourquoi vous êtes revenu ?
- Je passais dans le coin. Peut-être que j'aime bien votre café!
Elle me jaugea en silence. Je voyais ses pupilles noires passer d'un bord à l'autre de ses yeux, comme deux rats enfermés dans une trappe.
- J'aime pas qu'on me regarde comme ça, dis-je en lui souriant.
- Quoi ?
- J'aime pas la façon dont vous me regarder, répétais-je.
Elle se tenait, droite et massive, aussi stable qu'un mur le long d'une jetée.
- Comment il faut vous regarder? demanda-t-elle en posant son verre sur la table.
- Je ne sais pas, c'est à vous de voir!
- Vous savez ce que je vois quand je vous regarde?
- Non, allez-y!
- Quand je vous regarde, Monsieur, je vois un alcoolique.
- Ha oui?
- Oui, je vois un de ces alcooliques qui aime bien emmerder le monde quand ils sont à jeun!
- Vous n'êtes pas alcoolique, vous Madame?
- Non, Dieu m'en garde ! dit-elle du bout des dents.
- Dieu?
- Oui, vous savez le grand flic barbu qui surveille tout le monde ! Alors?
- Alors vous devez avoir le coeur et l'âme purs, et les artères aussi nickel qu'une rue de Genève, non?
- Je vois pas ce que vous voulez dire!
- Je veux simplement dire que vous me cassez les pieds!
Elle hésita un instant. Je vis une espèce de boule de colère bousculer les rats dans la trappe, puis tout se remit en place, comme si elle avait décidé qu'il était trop tôt pour égorger quelqu'un.
Elle tira la chaise devant moi et posa sa lourde masse avec un sifflement de fatigue.
- D'accord, dit-elle, je sais que c'est dur le matin pour les gens comme vous. Vous me faites penser à mon mari ! Il a tout fait pour boire le fonds mais il y en avait trop pour lui.
- Vous mangez pas vos tartines?
- Non, merci, répondis-je.
- Vous voulez un autre café?
- Si vous voulez.
Elle appela le garçon puis me dévisagea. Elle était presque amicale maintenant.
- Vous le connaissiez ? demanda-t-elle.
- Qui ?
- Le type de l'avenue, celui qui est passé sous la bagnole?
- Je l'ai vu pour la première fois, hier, au milieu de la rue.
- Alors pourquoi vous êtes revenu?
- Est-ce que ça a de l'importance?
Elle secoua la tête. Elle essayait de comprendre. Elle aurait voulu que je l'aide un peu mais je n'avais rien à lui dire.
- Ecoutez, dit-elle, vous êtes là avec votre tête de déterré!Vous avez du dormir dans un sac ou sur une planche, vous tenez vos mains pour pas qu'elles vous sautent à la gorge et quand je rentre du marché ou ces salauds ont essayé de me refiler tout ce qu'ils avaient de moche ; je vous trouve dans la vitrine qui regardez la rue avec l'air d'un homme qui est tombé d'un train!
- Très bien ! dis-je. Qu'est-ce que ça peut vous faire?
- J'ai un sale défaut, Monsieur. Je m'intéresse aux gens!
*
Le deuxième jour à la clinique, j'avais vu la porte de la chambre s'ouvrir et un homme entrer. J'étais couché, à moitié abruti par un médicament quelconque. Il était tout auréolé de lumière.
Lorsqu'il avait ouvert la porte, une fenêtre dans son dos laissa entrer le soleil ; si bien que lorsque je le vis marcher vers moi, il avait l'air d'être porté par un rayon doré. Je ne vis rien de lui jusqu'à ce qu'il fut près du lit, sinon cette auréole étincelante qui l'accompagnait comme une traîne. La porte se referma et la chambre replongea dans l'ombre. Je crus un instant avoir rêvé, lorsque je l'entendis à un mètre de moi qui se raclait la gorge.
Mes yeux s'habituèrent à l'obscurité et je vis que c'était un homme d'une quarantaine d'années, grand, maigre, les traits émaciés, avec des yeux clairs qui lui mangeaient le visage, un nez fort et recourbé qui semblait vouloir tomber dans sa bouche. Il avait un front gigantesque couronné de fins cheveux noirs et si bosselé qu'on eut dit que toutes ses pensées étaient là, prêtes à éclore. Il portait un invraisemblable costume noir, fripé et usé, qu'il devait promener depuis le siècle dernier.
Il se pencha vers moi, sourit, ses yeux prirent la forme ronde et douce d'un regard de hibou.
- Je m'intéresse aux gens! me dit-il à voix basse.
Je me redressais dans le lit, sa voix était un drôle de mélange de métal et de timidité.
- Qui êtes-vous ? lui demandais-je.
- Je m'appelle Jérôme mais j'aimerai autant que vous m'appeliez autrement!
- Pourquoi?
- C'est un nom à la con! répondit-il. Appelez-moi comme vous voulez!
Je secouais la tête, il s'approcha un peu plus, heureux de pouvoir parler.
- Je vous ai vu arriver l'avant-veille, dit-il, vous étiez dans un drôle d'état ! Vous vous appelez Garamond, n'est-ce pas ? J'ai vu votre nom dans le cahier d'étage. Vous voulez écouter un Stabat Mater?
- Un quoi?
- Un Stabat Mater, susurra-t-il la bouche en avant. Vous savez? Stabat Mater Dolorosa! Sa mère se tenait debout pleine de douleur! J'ai un disque dans ma chambre, je suis avec un ami, ça nous ferait plaisir si vous vouliez vous joindre à nous!
Et il me serra amicalement l'épaule.
- Je ne crois pas pouvoir tenir debout, répondis-je.
- Je vais vous aider, il y a un soleil merveilleux, on voit la forêt de ma chambre.
C'est ainsi que je fis la connaissance de Saint-Jérôme. Nous étions allés dans sa chambre et là, il y avait Barowsky dans un coin qui bougonnait avec des lunettes noires sur les yeux. Il m'avait serré la main en me demandant comment je me portais. Puis ils s'étaient mis à bavarder entre eux comme deux petites vieilles dans un hospice. Saint-Jérôme plaça un disque dans la platine et ils se turent lorsque les premières mesures montèrent dans la pièce. Je regardais autour de moi et je me demandais si je n'étais pas encore en train de rêver. C'était une situation absurde, comme dans un rêve, lorsque les bruits, la lumière, la présence d'un corps, commencent à se mélanger aux images que votre esprit fabrique. J'étais assis face à la fenêtre, les bras plantés sur les accoudoirs du fauteuil et à travers une éblouissante lumière blanche, je voyais un ciel limpide posé sur une forêt moyenâgeuse ; alors que la voix grave et lyrique du Stabat Mater s'enroulait autour de nous, et que mes deux compagnons se tenaient silencieux, à deux mètres l'un de l'autre, et plus solitaires que deux statues oubliées dans un coin de musée. Saint-Jérôme était debout, tourné vers le mur, et écoutait avec recueillement, et Barowsky assis sur le lit, semblait me regarder derrière ses lunettes noires en faisant craquer une à une les articulations de ses phalanges.
A un moment, la porte s'ouvrit sans bruit et une infirmière passa la tête. Elle regarda chacun de nous, jeta un coup d'œil sur la boite du CD, puis sur la fenêtre grande ouverte.
Saint-Jérôme, sans se retourner dit simplement : " Vade retro Bénédicte! " Et elle repartit sans faire le moindre bruit.
Quand le disque fut achevé, Barowsky ôta ses lunettes et Saint-Jérôme, avec un soupir, alla s'asseoir à coté de lui sur le lit. Un beau silence plein remplaça la musique puis j'entendis les milliers d'oiseaux qui chantaient et criaient dans la forêt toute proche.
- Je me demande simplement, dit Barowsky, si la mère qui se tient debout pleine de douleur a les deux pieds dans la boue ou si elle est sur le bitume d'un parking de supermarché en train de chercher un caddie? Qu'est-ce que vous en pensez Garamond?
Saint-Jérôme distribua des cigarettes et se mit à rire devant mon air perplexe.
- Ne vous inquiétez pas, dit-il, vous vous habituerez aux plaisanteries de notre ami!
- Mais je suis sérieux! dit Barowsky, merde! J'ai vu des femmes pleines de douleur sur des parkings! Et dans les supermarchés, à la caisse, avec leur môme dans les bras!
- Mais la boue? dis-je.
- Ho ! La boue! Je me souviens de ma mère, sous un pont, avec son panier vide. Elle pleurait en s'appuyant contre le mur et les bagnoles qui passaient lui envoyaient de la boue jusqu'aux genoux!
- Est-ce que votre mère pleurait souvent, Garamond? me demanda Saint-Jérôme.
- Ma mère ? Qu'est-ce que ma mère vient faire là-dedans? - Vous n'avez peut-être pas eu de mère?
- Bon Dieu ! Si ! J'ai eu une mère comme tout le monde!
- Est-ce que vous ne l'avez jamais vu pleurer?
- Je suppose que oui, mais pas en allant faire les courses!
- Essayez de vous souvenir, dit Barowsky. Dans quelle situation l'avez-vous vue pleurer?
- Oui, essayez ! répéta Saint-Jérôme.
Ces deux-là étaient cinglés mais je me mis à réfléchir quand même.
- Je me souviens d'un jour, elle essayait de se cacher, dis-je sans conviction. Elle avait un mouchoir chiffonné dans la main et des larmes plein les yeux!
- Ha! Vous voyez! dit Barowsky.
- Pourquoi pleurait-elle? demanda Saint-Jérôme.
- Je l'ignore! répondis-je.
- Pourtant, reprit Saint-Jérôme, durant votre enfance vous avez du la voir pleurer plusieurs fois, non ? Les femmes ont souvent des raisons de pleurer même si elles ne sont pas graves. Alors pourquoi vous souvenez-vous particulièrement de cette fois-là?
- Oui, c'est ça qui nous intéresse, dit Barowsky, c'est cette petite fois-là!
- Écoutez, je ne me souviens pas ! C'était peut-être à cause de moi!
- Sans doute! dit Barowsky.
- Oui, sans aucun doute ! dit Saint-Jérôme. Et il me fixa un long moment puis se leva et alla fermer la fenêtre.
- Que pensez-vous de Bénédicte? me demanda-t-il en revenant vers nous.
- Qui est Bénédicte?
Barowsky fit un geste vers la porte et Saint-Jérôme secoua la tête.
- Oui, dit-il, la jeune femme qui a passé sa tête. Notre ami Barowsky est très attiré par elle.
Barowsky haussa les épaules et remit ses lunettes sur son nez.
- Je ne sais pas, dis-je, je l'ai à peine vue.
- Nous aimerions bien avoir votre avis sur elle, car nous ne sommes pas d'accord ! dit Saint-Jérôme.
Et ils se mirent à parler de Bénédicte avec passion, en se coupant la parole : sa façon de parler, de marcher, ses yeux, les traits de son visage, ce qu'elle portait sous sa blouse, quand elle mettait des bas et quand elle n'en mettait pas, son parfum, et l'habitude qu'elle avait de vous sourire de manière provocante!
- Vous voyez! dit Saint-Jérôme. Nous ne sommes d'accord sur rien ! Je crois que Barowsky a trop d'imagination. Ce qu'il voit en elle n'existe pas, il a trop envie de coucher avec elle pour être objectif!
- Bien sûr que j'ai envie de coucher avec elle! dit-il. J'en meurs d'envie, je ne pense qu'à ça ! Et c'est exactement ce qui va arriver!
- Oui! Mais tu commets une erreur en croyant ce que tu crois!
- Mais que croit-il ? demandais-je.
Saint-Jérôme se tourna vers moi.
- Voyez-vous Garamond, notre ami pense que Bénédicte est Salomé en personne, alors que c'est une gentille petite femme de rien du tout!
- Il est jaloux! dit Barowsky.
- Elle a beaucoup d'attention pour toi, c'est vrai! Mais je ne suis pas jaloux!
- Vous l'avez vue, Garamond ? me demanda Barowsky. Cette fille est faite au tour, on a simplement envie de la dévorer toute crue! Qu'est-ce que vous feriez à ma place?
- Elle m'a paru agréable, effectivement, mais je vous répète que je l'ai à peine vue!
- Là n'est pas la question, reprit Saint-Jérôme, Barowsky se conduit comme un gamin!
- Bon Dieu ! dit celui-ci. Tu n'as peut-être jamais désiré une femme au point d'en perdre le sommeil?
- Ça nous est tous arrivé, mais maintenant nous devons faire attention et réfléchir!
- Réfléchir à quoi? Bon Dieu!
- Nous n'avons plus le droit de nous tromper sur ce que nous voulons et sur ce que nous désirons! Nous sommes des hommes qui traversent le monde sur une corde raide!
- Que voulez-vous dire, Jérôme? lui demandai-je.
- Merde ! Ne m'appelez pas Jérôme!
- Mais pourquoi? Bon sang!
- Jérôme est mort! J'ai ressuscité après trois jours de coma éthylique! Nous ne sommes pas dans un bar à la con, en train de discuter pour savoir qui a une chance d'embarquer la serveuse parce qu'elle a de jolies jambes et qu'elle nous a fait un sourire à chacun ! Nous sommes au Purgatoire! Nous sommes en guerre contre le monde et il est temps pour nous de comprendre qui nous sommes et ce que nous voulons!
- Quel rapport avec cette fille?
- Écoutez Garamond, nous sommes seuls ici, nous manquons de tout! Ça nous fait plaisir de parler avec quelqu'un qui vient de l'extérieur ! Barowsky se laisse entraîner par ses vieux démons. Il est devant cette fille comme devant un verre de fine!
- Ce n'est pas vrai ! dit Barowsky.
- Si tu me disais que tu voulais simplement passer un moment agréable, je te dirais : pourquoi pas! Tente ta chance et tires-en tous les bienfaits que tu peux! Mais n'essaye pas de me faire croire que Bénédicte est Salomé et qu'elle va te livrer un secret merveilleux!
- Qu'est-ce qui vous fait dire ça? demandai-je. Qui vous dit que Bénédicte n'est pas Salomé en personne, doublée de la Reine de Saba?
- Exact ! siffla Barowsky, espèce de salopard!
Saint-Jérôme regarda son ami puis se tourna vers moi.
- Sa chevelure, dit-il.
- Sa quoi?
- Ses cheveux, sa coiffure, dit-il.
- Qu'est-ce que les cheveux de Bénédicte ont à voir là-dedans ? demanda Barowsky en se levant d'un bond. C'est parce qu'elle est blonde?
- Vous avez vu sa coiffure ? me demanda Saint-Jérôme. Elle porte cette espèce de coiffure qui vient des États-Unis, court devant et long derrière, avec les cheveux mélangés comme si elle venait de courir une heure dans la brousse ! On voit ça dans tous les feuilletons américains. Vous croyez que ces gens-là baisent?
- Jésus-Christ ! murmura Barowsky, les yeux levés au ciel.
- Il y a un lien évident entre la coiffure d'une femme et sa façon d'être au lit! continua-t-il. Qu'est-ce que vous pensez des cheveux courts, des frisettes, des permanentes et tout ce fourbi? Et des cheveux qu'on porte longs jusqu'à cinquante ans? Je ne vous parle même pas des couleurs, ni des brushings aériens comme des mousses de fruits ! Les fers à friser électriques, vous connaissez?
- Qu'est-ce que tu reproches à la coiffure de Bénédicte, salopard?
- Je vais vous dire, Garamond: le sexe c'est aussi une affaire de culture! Chez Bénédicte je suppose que c'est comme sa coiffure, du chiqué! Que va-t-il arriver lorsque Barowsky se retrouvera allongé contre elle, avec ses cheveux blonds taillés au millimètre ? Elle va pousser trois cris, fermer les yeux, et vite penser à autre chose! Vous croyez que notre ami Barowsky a besoin de ça?
*
A ce moment-là, on avait frappé à la porte et Bénédicte était entrée. Barowsky se mit à regarder ses chaussures et Saint-Jérôme la dévisagea avec ironie.
Elle était effectivement blonde et assez belle, avec une peau halée par l'été et des yeux bruns et chauds derrière des lunettes à monture d'écaille. Elle passa devant Saint-Jérôme sans lui prêter attention et me demanda comment je me sentais. Je lui répondis que je n'en savais rien.
- Monsieur Enderson désire vous voir, me dit-elle, le nez levé comme pour humer le vent.
- Monsieur Enderson ? - Monsieur Enderson désire vous voir, me dit-elle, le nez levé comme pour humer le vent.
- Monsieur Enderson ? A ce moment-là, on avait frappé à la porte et Bénédicte était entrée. Barowsky se mit à regarder ses chaussures et Saint-Jérôme la dévisagea avec ironie.
Elle était effectivement blonde et assez belle, avec une peau halée par l'été et des yeux bruns et chauds derrière des lunettes à monture d'écaille. Elle passa devant Saint-Jérôme sans lui pràâter attention et me demanda comment je me sentais. Je lui répondis que je n'en savais rien.
- Monsieur Enderson désire vous voir, me dit-elle, le nez levé comme pour humer le vent.
- Monsieur Enderson ? A ce moment-là, on avait frappé à la porte et Bénédicte était entrée. Barowsky se mit à regarder ses chaussures et Saint-Jérôme la dévisagea avec ironie.
Elle était effectivement blonde et assez belle, avec une peau halée par l'été et des yeux bruns et chauds derrière des lunettes à monture d'écaille. Elle passa devant Saint-Jérôme sans lui pràâter attention et me demanda comment je me sentais. Je lui répondis que je n'en savais rien.
- Monsieur Enderson désire vous voir, me dit-elle, le nez levé comme pour humer le vent.
- Monsieur Enderson?
- Monsieur Enderson est le directeur de cet établissement, si vous voulez bien me suivre!
Je saluais mes nouveaux amis et la suivis le long d'un couloir inondé de soleil. Les portes béantes d'un immense ascenseur nous attendaient et lorsqu'elles se furent refermées derrière nous, Bénédicte me sourit et me tendit la main.
- Nous sommes heureux de vous accueillir dans notre maison, Monsieur Garamond. Je suis Bénédicte Hellman, la responsable de ce service. J'espère que votre séjour sera aussi agréable que possible.
Je me demandais si elle avait entendu notre conversation. Quelque chose me disait qu'elle savait exactement à quoi s'en tenir et qu'elle était capable de se sortir de n'importe quelle situation. Je ne pouvais m'empêcher de regarder ses cheveux blonds, épais et mêlés, comme si une main large et caressante venait à peine de les quitter.
Nous sortîmes du bâtiment qui paraissait désert. Nous traversâmes une allée de graviers blancs qui craquaient sous nos pas et lorsque nous atteignîmes la pelouse qui était au centre de ce qui semblait être un grand parc, je dus m'arrêter pris de vertige.
- Non ! Je n'y arriverai pas !
- Ça ne va pas ?
Je sentis sa main sur mon bras, je ne voyais plus rien, sinon un mélange d'éclairs jaunes et verts qui montaient de ma poitrine jusqu'à mon front. La sueur se mit à couler dans mon dos et ma gorge se serra au point que je crus étouffer.
- Appuyez-vous sur moi.
J'entendais sa voix très loin. Elle semblait venir de la barrière d'arbres verte et noire qui entamait une sarabande sous le bleu cru du ciel. Il y avait trop de lumière, trop de couleurs, l'espace était rempli d'un air vif qui me paralysait. Toute cette nature autour de moi essayait simplement de me tuer et des milliers d'oiseaux reprenaient le même air stupide et envoûtant.
- Ça va aller maintenant!
J'ouvris les yeux, elle était penchée vers moi, mes deux mains sur ses épaules qui froissaient l'étoffe de sa blouse. Elle souriait, sa bouche était rose, sinueuse, ses yeux me parurent graves et comme détachés d'elle. Puis je pris conscience qu'elle me soutenait et que mes doigts entraient dans la chair de ses épaules.
- Excusez-moi!
- Ce n'est rien, c'est fini maintenant !
- J'ai besoin d'un verre !
- Oui.
- J'ai absolument besoin d'un verre, sinon vous ne me ferez pas traverser cette pelouse.
- Ça va aller très bien.
- C'est une pelouse absolument atroce et il n'est pas question que je la traverse !
- Calmez-vous !
- Et ce putain de soleil ! Vous croyez que je vais m'installer sous un arbre et faire un pique-nique ?
- Je vous en prie ! - Vous croyez que vous allez pouvoir rester là à me sourire et à me faire avaler ces arbres et cette lumière ? Vous croyez vraiment ça ?
- Ne me parlez pas comme ça !
- Comme est-ce qu'il faut que je vous parle ? Je veux simplement me tirer d'ici et aller boire un verre !
- Écoutez, monsieur Garamond!
- Je n'écoute rien du tout ! Vous croyez que vous allez pouvoir me traiter comme ces deux pauvres types ?
Elle poussa un soupir, me lâcha, et je me retrouvais par terre, les jambes coupées.
L'herbe était fraîche et douce. Je m'y agrippais à deux mains et j'aurais voulu m'enfouir dedans. Quelque chose se relâcha dans ma poitrine comme si toute cette nature avait cessé de peser sur moi. Je regardais le sol, je me sentais mou et ridicule, j'avais les dents serrées et des larmes plein les yeux.
- Excusez-moi, dit-elle, mais vous étiez impossible !
Elle s'agenouilla près de moi, tira un tube de sa poche, en sortit un comprimé qu'elle cassa en deux, et m'en tendit une moitié dans sa paume ouverte.
- Tenez, avalez ça, vous vous sentirez mieux.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Prenez-le, c'est rapide et efficace.
Elle me regardait avec patience, la main tendue. Je voyais son genou et sa jambe nue qui sortaient du bas de sa blouse ouverte. Je pris le cachet et l'avalai.
- Respirez profondément et vous allez pouvoir vous lever. Je ne savais pas ce qu'elle m'avait donné mais je me sentis brusquement détendu, presque en forme, et je ne comprenais plus pourquoi je m'étais mis en colère. Je me relevais sans vouloir accepter son aide. Elle avait retrouvé son sourire et son visage digne.
- Je me suis conduit comme un imbécile, non ? Vous en avez encore beaucoup de ces petits machins ?
Elle se mit à rire et c'était la première petite chose vraie et vivante que j'entendais depuis des jours.
- Vous êtes arrivé dans un sale état, Monsieur Garamond, et on vous a fait dormir pendant presque deux jours. Cette petite scène était normale. Venez, Monsieur Enderson nous attend.
Elle se mit à marcher et je la suivis. C'était un vaste parc dont une grande partie était dégagée et plantée de pelouse, devant le grand bâtiment que nous venions de quitter et qui ressemblait à une maison de Maître, avec de hautes fenêtres en façade et un toit compliqué couvert de tuiles rouges et moussues. Un mur bas, en grosses pierres taillées, entourait la propriété et la séparait presque symboliquement de la forêt épaisse qui l'entourait. Une partie du parc était restée boisé et l'on voyait entre les branches qui tombaient presque jusqu'au sol, la grande maison carrée, couverte de lierre, qui semblait lentement attirée et avalée par la forêt.
Nous nous éloignâmes lentement d'elle. Bénédicte marchait devant, tâche blanche et mouvante qui se découpait sur le vert sombre du parc, aussi à l'aise sur ses talons que si elle sortait d'un cocktail pour prendre l'air dans le jardin de ses hôtes. Un chemin passait sous les arbres, pavé de pierres plates et Bénédicte se retourna et m'attendit devant une petite construction que l'on ne voyait pas de la pelouse et qui jouxtait la forêt.
C'était une étrange maisonnette qui tenait de la chapelle romane, ou d'un de ces tombeaux du Père-Lachaise. Elle avait un toit pointu couvert d'ardoises comme une grange de montagne. Il semblait n'y avoir qu'une seule pièce, sans fenêtre, avec simplement un oeil de boeuf en verre épais muni de barreaux en fer forgé, et une porte de chêne plantée de clous rouillés.
J'approchais de Bénédicte qui attendait devant la porte et je vis derrière elle, sur la façade décrépite ; un vieux cadran solaire abîmé. Les chiffres en étoile auréolaient son visage blond et quand elle se déplaça, je vis une vieille inscription en latin gravée sur la pierre :
- Qu'est-ce que c'est ? demandais-je.
- Le bureau du docteur Enderson, répondit Bénédicte.
- Alors, vous le connaissiez? demanda la patronne du café.
- Qui?
- Le type de l'avenue, celui qui est passé sous la voiture!
- Je vous ai dit non!
- C'est comment votre nom, Monsieur?
- Garamond, Jack Garamond.
- Alors je vais vous dire ce que je pense, M'sieur Garamond! Cet homme qu'est mort devant mon café et que personne connaît, peut-être bien que c'est vous ! Peut-être bien que c'est vous qu'êtes passé sous la voiture, et peut-être bien que vous le savez et que vous n'en êtes pas fier! Alors vous venez jouer les fantômes dans mon bistrot et vous essayez de foutre ma journée en l'air!
Il y eut un petit silence glacé. La patronne se retrouvait au bout de sa phrase et se demandait comment elle en était arrivée là.
Elle avala sa salive et chercha de l'air comme un nageur qui se rend compte brusquement qu'il a plongé trop vite et trop loin.
- Et vous Madame, vous vous appelez comment? demandai-je.
-Comment j'm'appelle?
- Oui.
- Mon nom c'est Madame Victorin, dans le quartier on m'appelle la Victorine.
- Vous connaissez Newton, Madame Victorin?
- Newton?
- Oui, c'est un savant qui a étudié, il y a bien longtemps, les lois sur le mouvement des corps.
- Et alors?
- J'étudie moi aussi les lois sur les mouvements des corps.
- Vous êtes un savant ?
- Non, je suis un alcoolique.
- J'comprends pas !
- Il s'est passé quelque chose d'étrange devant votre café, Madame Victorin. Je suppose que l'homme qui est mort au milieu de l'avenue traversait pour entrer chez vous et boire un verre. Il m'a demandé l'heure, et quelque chose de définitif l'a arrêté dans son mouvement.
- La chose définitive c'est la bagnole de cette sacrée bonne femme, non ?
- Oui, dis-je, mais le mouvement ne s'est pas complètement arrêté parce que nous sommes là en train de discuter de lui. Ce mouvement a ouvert quelque chose qui ne s'est pas refermé!
- Je crois que j'ai besoin d'un verre, vous en voulez un ?
- Non, je ne bois plus.
- Vous en êtes là ?
- Je buvais parce que j'essayais de rattraper ce mouvement, dis-je lentement. Maintenant ce n'est plus nécessaire.
Elle commanda une fillette de vin blanc au garçon et appela la jeune fille noire qui travaillait dans la cuisine. Elle lui donna le menu du jour. La jeune fille écoutait en regardant ses mains gantées de caoutchouc, répondant parfois un petit oui d'une voix pointue comme un patient qui reçoit une ordonnance.
- Voyez Monsieur Garamond, la vie continue ! Il faut que je donne à boire et à manger à tous ces gens et ce n'est pas vous qui m'en empêcherez ! Maintenant dites-moi ce que vous faites là .
- Je passais, je vous l'ai dit !
- C'est ça ! Vous passiez !
- Si vous m'aviez laissé seul à cette table, je serais resté un consommateur comme les autres. C'est vous qui êtes venue me parler !
- C'est exact, mais je ne suis pas venue vous parler !
- Vous êtes venue faire quoi alors ?
- Vous regarder.
- Pourquoi vouliez-vous me regarder ?
- Parce que je crois que vous êtes le Diable.
- Le Diable ! Rien que ça !
- Je ne sais pas d'où vous sortez Monsieur Garamond et je ne veux pas le savoir, mais je commence à être une vieille femme et j'ai vu beaucoup de choses dans ma vie. Quand je vois le Diable, je peux le reconnaître !
- Alors comme ça vous croyez que je suis le Diable ?
- Je n'ai pas peur de vous Monsieur Garamond, mais le serveur et cette petite fille noire ont peur de vous. Quand je suis entrée tout à l'heure, j'ai bien senti que quelque chose n'allait pas, alors j'ai regardé autour de moi et je vous ai vu !
- Vous m'avez vu entouré des flammes de l'Enfer ?
- Ne vous moquez pas de moi, vous savez très bien ce que je veux dire. Le Diable n'a pas besoin d'un cirque !
- Pourquoi m'avez-vous dit tout à l'heure que vous vous intéressiez aux gens ?
La patronne sourit et vida le reste de la fillette dans son verre.
- J'aime le genre humain, dit-elle. Vous pouvez demander dans le quartier ; tout le monde vous dira que la Victorine est une femme sur laquelle on peur compter. Lorsque je vous ai aperçu, assis au milieu de la salle, je me suis demandé où je vous avais vu. Ma vieille tête s'est mise à cliqueter jusqu'au moment où j'ai retrouvé la mémoire. Je me suis souvenu du bruit, des cris, et du sang au milieu de l'avenue. J'ai entendu les sirènes et les gémissements de cette femme et je vous ai vu de nouveau entrer avec votre valise dans mon café, et comment les gens s'écartaient devant vous! Alors ce matin je suis venu vous regarder sous le nez et je sais que vous n'appartenez plus au genre humain, Monsieur Garamond!
- Très bien, dis-je, je vous remercie.
Je sortis de l'argent de ma poche, je payais mon café. Puis je me levais.
La patronne me surveillait. Je mis mes mains dans mes poches parce qu'elles recommençaient à trembler, et je me dirigeais vers la porte.
Le garçon essuyait les verres avec un grand torchon blanc, il s'interrompit et me tourna le dos. La jeune fille noire baissa la tête sur les légumes qu'elle était en train d'éplucher. Le dos large et droit de la patronne ressemblait à une porte massive qui venait de se refermer. Les autres consommateurs étaient des figures de cartes postales.
La tête de la Victorine, avec ses cheveux blancs et frisés, tourna lentement vers moi puis s'immobilisa.
Manon était assise sur le plancher et feuilletait le livre sur Newton. Elle attendait patiemment, assise en tailleur, le nez plongé dans le livre, ses petites mèches brunes et pointues mélangées à sa main et à la peau blanche de ses joues. Elle n'avait pas bougé lorsque j'avais ouvert la porte, en revenant du café de l'avenue Montparnasse. Elle n'avait même pas levé la tête. Elle m'avait ignoré complétement jusqu'à ce que je sois derrière elle.
J'avais vu son dos rond d'enfant, ses bras nus serrés contre son corps maigre et je lui avais dit bonjour comme un homme dit bonjour à une jeune femme qu'il ne connaît pas bien. Elle avait levé la tête du livre, tourné le visage vers moi et m'avait sourit sans répondre, et refermé le livre. Elle portait des lunettes maintenant avec des montures rondes en plastique noir et de très jolis yeux comme des algues-marines, une bouche couleur de fraise et un petit nez retroussé comme on en voit dans les bandes dessinées.
Des années auparavant, Frieda avait frappé chez moi. Elle avait Manon dans les bras. C'était un bébé à l'époque, âgé de deux ou trois mois. Frieda venait de se disputer avec son mari et il était parti en claquant la porte. Elle m'avait demandé si je pouvais garder l'enfant pendant une heure ou deux, le temps qu'elle retrouve son mari et qu'elle le ramène. Frieda savait que j'avais un faible pour elle.
- Je vous en prie, c'est l'affaire d'une heure, je sais où il est ! La petite vient de manger, elle va simplement dormir! Il fait un temps épouvantable, je ne peux pas l'emmener ! Je n'ai pas envie que les choses s'enveniment à ce point avec lui, vous comprenez ? Il vous suffit de la poser sur un coin de votre canapé!
L'enfant dormait, les yeux froncés et les poings serrés, enroulé dans une couverture.
Elle posa Manon sur le canapé, contre l'accoudoir. Le bébé était si petit qu'il tenait au milieu du coussin comme une poupée de chiffon. Elle mit un oreiller contre lui, arrangea la couverture qui l'entourait puis se redressa et me prit la main.
- Je vous remercie Jack, je vous remercie vraiment!
Elle me jeta un regard qui ne voulait pas dire grand-chose, puis elle me serra une nouvelle fois la main. J'avais eu brusquement envie de la tenir contre moi mais elle avait déjà tourné les talons et franchit la porte comme si elle était posée sur un rail.
Quand la porte se fut refermée, je pris brutalement conscience de la présence de l'enfant. Jusque-là il n'avait été que le prolongement du corps de sa mère, un petit être attaché à son bras ou à son épaule, qui portait son odeur et quelquefois ouvrait les yeux et regardait autour de lui avec cet air concentré où il me semblait toujours voir un début d'exaspération. Il se mettait à crier et Frieda le retournait ou le mettait contre sa poitrine, et l'enfant se calmait comme s'il faisait de nouveau partie d'elle.
J'avais éteint le plafonnier, allumé une lampe près du canapé où reposait l'enfant, puis je m'étais servi un verre et installé dans un fauteuil avec un livre.
Une demi-heure passa lentement puis j'entendis un vagissement qui venait du canapé. C'était comme le couinement d'une souris, une plainte aiguë qui sortait de la couverture et se répéta deux ou trois fois. Je n'avais jamais entendu quelque chose comme ça. Ce n'était pas une plainte, ni un appel, mais un petit cri vivant qui disait que le monde était trop grand. Je m'approchai du canapé et je vis que le bébé avait les yeux ouverts, la tête tournée vers le coté. Il avait des yeux étroits, en amande, d'un bleu dense, presque noir. Le blanc des yeux était légèrement bleuté et lui faisait un regard de chat aveugle. Je m'assis sur le canapé, l'enfant regardait le tissu du fauteuil avec un air terriblement sérieux.
C'est ce jour-là que je me suis mis à boire.
L'enfant s'était mis à pleurer. Je l'avais pris dans mes bras et je le tenais comme j'avais vu sa mère le faire. J'essayais de le bercer tout en marchant dans la pièce. Il cessa de crier et me fixa de ses deux yeux minuscules. Je détournai le regard et allai me servir un nouveau verre. Il ne pesait presque rien, ne bougeait pas, mais ses yeux et sa bouche paraissaient insatiables. Il me fixait, les lèvres en avant, laissant sortir un petit bout de langue rose, comme s'il cherchait à téter.
Je le reposai sur le canapé et allais me servir un nouveau verre.L'enfant s'était mis à pleurer. Je l'avais pris dans mes bras et je le tenais comme j'avais vu sa mère le faire. J'essayais de le bercer tout en marchant dans la pièce. Il cessa de crier et me fixa de ses deux yeux minuscules. Je détournai le regard et allai me servir un nouveau verre. Il ne pesait presque rien, ne bougeait pas, mais ses yeux et sa bouche paraissaient insatiables. Il me fixait, les lèvres en avant, laissant sortir un petit bout de langue rose, comme s'il cherchait à téter.
Je le reposai sur le canapé et allais me servir un nouveau verre.
Il contempla un instant le tissu rugueux du canapé puis tout son visage se plissa et il se mit à hurler. Je sursautai, c'était une petite sirène ivre de son propre bruit. Il hurlait à pleins poumons, les yeux fermés, les poings serrés, le visage plissé et rouge. Je vidai mon verre et le repris dans mes bras. Il me jeta un bref coup d'œil et se remit à hurler de plus belle. Je le berçai, marchai de long en large, le passai d'un bras à l'autre, mais rien n'y faisait. Alors je lui dis deux ou trois mots du genre: Qu'est-ce qui se passe? Qu'est-ce qui t'arrive? Au son de ma voix il s'arrêta net, ouvrit de grands yeux ronds où il n'y avait pas de larme et me fixa, l'air étonné, comme si je l'avais insulté.
Je continuai à lui parler, prononçant lentement ce qui me passait par la tête: Tu es une sacrée petite bonne femme, oui... Tu ressembles autant à ta mère que moi au grand Chef du rocher des singes! Puis je l'emmenai vers la table où se trouvait la bouteille. Elle me regarda boire avec intérêt toujours en sortant son petit bout de langue rose. Je la regardai mieux à mon tour par dessus le verre, elle avait de minuscules sourcils qu'elle mettait parfois en accent circonflexe, un front bombé d'où partait une couronne de fins cheveux noirs qui bouclaient un peu sur le sommet du crâne, des petites oreilles parfaites et roses avec un léger duvet brun derrière le lobe. Je pris le livre et la bouteille et j'allai m'asseoir sur le canapé. Pourquoi tu n'est pas rousse comme ta mère ?lui dis-je, où as-tu attrapé cet air de petit voyou espagnol..? Je pris le livre et je commençai à lui lire un paragraphe. C'était Faulkner, le passage où Popeye emmène la fille dans la grange. La fille n'avait pas grand chose sur elle et ça l'embêtait. Il y avait aussi un rat qui la terrorisait.
On a fini par s'endormir sur le canapé. J'avais continué à lire et à me servir à boire, le bébé posé à plat ventre sur ma poitrine. Elle ne disait plus rien, se contentait de me regarder boire et d'écouter l'histoire de Popeye et de Temple. J'avais sauté quelques passages, dans le bordel, où Temple reçoit la visite du docteur, qui me paraissaient un peu raide pour une fillette de deux mois. J'avais posé la couverture sur nous et l'enfant regardait mes lèvres bouger et écoutait ma voix. Je tenais le livre au dessus de sa tête et de temps à autre je jetais un coup d'œil sur elle. Son visage était à quelques centimètres du mien, elle sentait bon le savon et quelque chose d'autre que je n'arrivais pas à définir, une petite odeur simple qui me rappelait Frieda. A ce moment-là, j'aurais voulu enfouir mon visage dans le cou de Frieda et sur sa poitrine et je pensais que je devais sentir le whisky et avoir la barbe dure et que cette petite fille avait plus de raison que moi d'enfouir son visage sur les seins de Frieda. Je laissais tomber le livre, l'enfant me fixait toujours de ces grands yeux ronds et bleus de chat aveugle. Je tirais un peu la couverture sur elle et je fermais les yeux.
Quand je les rouvris, elle me regardait encore, alors je les fermai puis les rouvris, puis les fermai encore, et je m'endormis.
*
- Qu'est-ce que tu fais là?
- Je t'attendais, dit Manon.
- Et ta mère?
- Travaille.
- Et toi?
- J'ai envie d'aller au cinéma. J'aime bien ton appartement, comme ça, vide, dit-elle.
- On m'a dit que tu avais pleuré lorsqu'ils l'ont vidé.
- C'est ma mère qui t'a dit ça?
- Oui.
Elle fit une grimace et regarda le plafond.
- Ma mère dit n'importe quoi! Elle ne comprend jamais rien à ce qui arrive.
- J'aime bien ta mère Passerose!
- Je sais. Ne m'appelle pas Passerose, je ne suis plus un bébé! Maman m'a dit que tu étais dans une clinique...
- C'est vrai, Passerose.
- Pourquoi tu ne m'as pas prévenue?
- Prévenue de quoi?
- Que tu étais malade?
- Je suis un alcoolique.
- Elle dit que c'est une maladie.
- Elle doit avoir raison.
- Quand je te dis qu'elle ne comprend rien à ce qui se passe!
- Peut-être que c'est nous qui ne comprenons rien.
- à‡a serait bête!
- Qu'est-ce qui serait bête?
- Que ce soit pas nous qui comprenons ce qui se passe...
- Qui ça, nous?
- Toi et moi, Jack...
Ses cheveux lui faisaient une auréole noire, avec un trait net à la hauteur du menton. C'était comme un petit casque guerrier, un rideau mouvant qui protégeait l'ovale du visage et ses lèvres boudeuses. Manon ne regardait jamais vraiment les gens en face parce qu'elle savait que ses yeux jetaient deux traits de lumière dure et bleue qu'elle ne maîtrisait pas. Elle disait souvent que lorsqu'elle regardait quelqu'un, elle avait l'impression de trébucher et que bien après elle pouvait encore sentir quelque chose de ce regard.
Elle réfléchit un instant, puis:
- C'est bizarre...
- Quoi? Qu'est-ce qui est bizarre?
- Il y avait des tas de livres, chez toi, avant...
- Oui.
- Maintenant il n'y a plus que ce petit livre bleu. Est-ce que tu le lis?
- Je l'ai ramené de là-bas.
- Tu me le prêteras?
- Pourquoi, il t'intéresse?
- Il y a cette histoire de papillons enfermés dans la cabine d'un navire...
- Oui.
- Le bateau avance, il va à Venise et les papillons volent dans la cabine! Ils vont à Venise aussi mais ils volent tranquillement sans se rendre compte que le bateau se déplace...
- C'est un livre de physique, dis-je.
- Allons au cinéma! dit Manon en abandonnant le livre. Mais il faut que tu m'avances, j'ai plus d'argent!
- Je ne peux pas.
- Jack, allons au cinéma comme avant! Allons à celui qui est sur la place du marché!
- Non, je dois aller au commissariat.
- C'est à cause de ton appartement?
- Il y a eut un accident hier, lorsque je suis arrivé.
- Tu as eu un accident?
- Pas moi. Un homme a été renversé par une voiture; je dois aller signer un papier.
- Tu le connaissais?
- Qui?
- L'homme...
- Non. Il a été fauché par une voiture devant moi.
- Il est blessé?
- Je crois qu'il est mort.
Je jetais un coup d'œil sur Passerose mais la nouvelle ne lui fit pas beaucoup d'effet. Elle allongea les jambes et pencha la tête vers la lumière de la fenêtre. Elle avait treize ans, elle se moquait bien que cet homme soit mort au milieu de la rue. Elle savait que les hommes mourraient, elle en voyait tous les jours à la télévision, mais c'était une idée abstraite.
Nous étions au début de l'après-midi et le soleil avait une belle teinte d'or bruni qui avançait sur le plancher jusqu'à ses jambes. Je me tenais dans un coin, contre le mur où l'on pouvait voir encore la trace d'une bibliothèque, et je regardais cette jeune fille brune, assise sur le bois ciré, avec sa main à plat sur le sol, son bras comme une anse précieuse et ses longues jambes que la lumière dorée commençait à mordre.
- Je suis contente que tu sois revenu, Jack... dit-elle.
*
Depuis longtemps nous avions l'habitude d'aller au cinéma ensemble. Manon ne voulait jamais aller ailleurs que dans la petite salle du quartier, avec ses fauteuils en peluche rouge et son odeur de poussière. Lorsque je lui proposais de changer d'endroit, parce qu'il y avait dans un autre quartier un film que je voulais voir, elle ne disait pas non tout de suite, mais elle baissait la tête, me jetait un regard en coin et me posait d'interminables questions sur le film que je désirais voir. Lorsque j'étais à court d'arguments, elle me faisait gentiment remarquer qu'il était plus simple s'aller au même endroit et de voir ce qui passait.
Alors elle prenait ma main, m'entraînait sur le trottoir et lorsque nous étions devant les affiches et les photographies; elle les étudiait longuement, en silence, un doigt enroulé autour de ses mèches, puis elle se tournait vers moi qui me tenait un peu en arrière, haussait une épaule. C'était le signe que j'attendais. Pendant que je prenais les tickets à la caisse, Manon achetait une boite de pop-corn au distributeur automatique et me rejoignait à l'entrée de la salle. C'était elle qui donnait le pourboire et chaque fois l'ouvreuse lui demandait comment elle allait. Manon répondait d'un mot vague et questionnait la jeune femme sur le film projeté. Puis nous descendions l'allée dans le noir pour nous rendre à nos places qui étaient les nôtres de toute éternité.
Frieda me posait parfois des questions sur les films que nous allions voir parce que Manon lui racontait des horreurs ou bien lui expliquait comment le héros avait patiemment déshabillé une jeune femme avant de la plonger dans sa baignoire. Je répondais à Frieda que nous étions obligés de suivre l'actualité et que Manon aimait absolument tout, sauf les histoires sentimentales. Frieda faisait la grimace et pendant quelques semaines achetait les programmes. Elle les laissait traîner sur une table pendant quelques jours puis les oubliait. Quelquefois nous nous y rendions tous les trois, le soir, après le dîner ou lorsque Frieda ne travaillait pas. Mais Passerose préférait nos séances de l'après-midi parce que disait-elle: Frieda ne comprend jamais rien à ce qui arrive.
- Il faut que je te dise quelque chose Jack...
- Oui, Manon.
- Cela fait longtemps que je veux te le dire mais je n'y arrive jamais.
Elle se tourna légèrement, semblant glisser sur le parquet étincelant, comme une petite mécanique précieuse dans la vitrine d'un bijoutier. Puis elle leva la tête, repoussa une mèche, ôta ses lunettes et me regarda...
Je compris ce qu'elle voulait dire lorsqu'elle parlait des regards sur elle qui la faisaient trébucher. Je reçus ses deux yeux bleus en plein visage et j'eus l'impression que quelqu'un m'avait donné une légère tape derrière la tête. C'était un regard minéral, aigu, comme une lame neuve et brillante, et je me dis alors qu'elle n'avait jamais regardé, rien, ni personne. Qu'elle avait jusqu'à présent laissé filtré un peu du monde extérieur entre ses paupières, un peu de lumière et de couleur, comme la lumière d'été entre des volets mi-clos. C'était un regard neuf, exigeant, qui ne voulait rien perdre et qui ne voulait encore rien donner. C'était un regard dur, un peu hautain, mais que la beauté des yeux adoucissait sans qu'elle le veuille.
J'étais sûr qu'elle se mettrait en colère si elle prenait conscience de cette douceur bleue qui embuait sa volonté. Je compris aussi pourquoi Manon aimait tant ces après-midi passés dans la salle obscure de notre cinéma poussiéreux. Elle pouvait alors ouvrir ses deux yeux bleus dans le noir et regarder la vie qui passait sur l'écran, sans que celle-ci lui demande de vivre en même temps qu'elle. Elle pouvait regarder les hommes se battre et mourir, les hommes et les femmes s'aimer. Elle pouvait supporter le regard disproportionné du héros se poser sur elle, car elle se tenait droite, le carton de pop-corn sur les genoux, son coude contre le mien, regardant comme elle ne le faisait jamais, contemplant le monde qui la traversait, ses deux yeux aigue-marine grands ouverts dans le noir.
Et là, devant moi, elle s'étira dans la lumière comme un chat paresseux puis se leva et alla s'accouder à la fenêtre ouverte.
*
- Je ne sais pas comment te dire ça mais il faut que je te le dise, dit Manon! J'ai l'impression que c'est plus facile maintenant que l'appartement est vide, dit-elle.
Je souris; non pour l'aider ou pour me donner une contenance, mais parce que ça me faisait plaisir de lui sourire.
- Ne sourit pas, Jack, s'il te plaît! ne sourit pas...
- Qu'est-ce qui ne va pas, Manon?
- J'ai honte mais je déteste ma mère...
- Tu détestes Frieda!
- Je ne peux plus la supporter, voilà la vérité!
- C'est à ce point?
- Oh! Jack! Je la déteste...
Elle eut comme un hoquet, baissa les yeux et se tourna vers la fenêtre.
Tous les bruits de la cour semblèrent se précipiter dans la pièce lorsqu'elle pivota; des bruits de vaisselle, des cris d'enfants, une rengaine nonchalante qui sortait d'une radio.
- Qu'est-ce qui s'est passé?
- Cet immeuble aussi je le déteste, dit-elle. Et elle ferma brusquement la fenêtre, passa près de moi et se retrouva à l'autre bout de la pièce vide.
- Passerose... dis-je.
Elle se laissa glisser le long du mur. Je savais que quelque chose ne marchait pas, j'avais suffisamment vécu ici pour que cet appartement soit plein de souvenirs mais cette fois-ci la pièce était tellement vide que je n'arrivais pas à y croire vraiment.
- Il ne s'est rien passé, dit-elle méchamment.
- Écoute Manon, dis-je doucement. Je suis un vieux type pour toi, en plus je suis alcoolique, alors tu n'as pas besoin de prendre des gants!
- Il ne s'est rien passé, répéta-t-elle. Quand on a nettoyé ton appartement et rempli ce carton avec toutes ces lettres qui traînaient au milieu du plancher, j'ai dit à ma mère que je voulais aller en pension à la rentrée!
- Quel rapport avec ces lettres?
- Je ne sais pas! Elle était à genoux avec ce vieux jean qui lui colle à la peau, elle tenait ses cheveux roux derrière sa tête et de l'autre main, elle posait les lettres une à une dans le carton... De temps à autre, elle s'arrêtait pour se frotter le nez ou les yeux avec le dos de la main. Je voyais son dos, ça faisait un moment qu'on ne se disait rien, alors je me suis approchée, j'ai donné un sacré coup de pied dans ce carton, et je lui ai dit que je voulais aller en pension!
- Qu'a-t-elle répondu?
- Je la déteste Jack! Elle a ramené le carton contre elle et elle m'a simplement répondu non! Pourquoi ils ont laissé seulement les lettres?
- Je suppose qu'ils ne pouvaient pas les vendre.
- Est-ce que tu peux lui parler?
- Que veux-tu que je lui dise, que tu la déteste?
- Tu le ferais?
- Bien sûr que je le ferais, qu'est-ce que tu crois?
- Dis-lui simplement de me mettre en pension à la rentrée prochaine, n'importe où! Je serais bien, je vais travailler et me faire un tas de copains...
Je secouais la tête et allais rouvrir la fenêtre. Il y avait eu un moment où j'aimais me mettre près de cette fenêtre pour travailler. C'était des jours d'été pareils à celui d'aujourd'hui, lourds et silencieux. Je traînais un fauteuil devant le store baissé, je posais ma machine à écrire sur une petite glacière pleine de bières chinoises, je posais sur la rame de papier deux ou trois gros havanes que j'avais piqué à ce salaud de la rue de Washington, dans la boite de nacre de son bureau; et je restais là jusqu'au soir, à transpirer, à fumer lentement les cigares et à écrire des scènes que des acteurs allaient peut-être faire vivre un ou deux ans plus tard. Les heures passaient facilement, la cour était calme parce que les gens étaient au bord de la mer et il faisait trop chaud pour que quelqu'un ait l'idée de se servir du téléphone. De temps à autre, je soulevais la machine et je sortais une de ces lourdes bouteilles de bière chinoise, toute embuée par la glace que j'avais pris le matin chez le poissonnier; je la décapsulais, je buvais rapidement une gorgée fraîche et piquante et je reposais la bouteille à mes pieds parce qu'un des personnages réclamait la parole, ou avait une brusque envie de faire quelque chose que je comprenais pas. Je restais jusqu'à ce que la lumière baisse puis lorsque je me sentais calme et fatigué, je me levais, classais les feuilles dans une chemise toute griffonnée de notes et de numéros de téléphone, j'allais prendre une douche puis je ramassais la pochette griffonnée et je faisais tous les numéros de téléphone jusqu'à ce que je trouve quelqu'un avec qui passer la soirée.
Je prenais le soleil en pleine figure, Manon était toujours assise contre le mur, les genoux serrés contre la poitrine.
- Tu sais Jack, reprit Manon, je sais que ma mère est ta maîtresse...
- Qu'est-ce que ça veut dire?
- Quoi! Qu'est-ce que ça veut dire ! dit-elle outrée. Je sais depuis longtemps que tu couches avec ma mère!
à‡a sonnait comme une phrase de tragédie. Elle avait prononcé la deuxième partie de sa phrase d'une petite voix pointue et coupante qui résonna un instant dans la pièce vide.
- Tu peux répéter ce que tu viens de dire, dis-je en me tournant vers elle.
- Que je répète quoi?
- Ce que tu viens de dire au sujet de ta mère et moi.
- Pourquoi est-ce que je devrais le répéter?
- J'ai envie de l'entendre encore une fois!
- OK! J'ai dis que tu couchais avec ma mère et que je le sais depuis longtemps! Tu te trompes si tu crois que ça me gène!
A ce moment-là, la radio dans la cour s'arrêta brusquement et le silence qui s'installa emporta la réponse que j'aurais pu faire à Manon. Je me contentais de traverser la pièce et de m'asseoir près d'elle. Dans le lointain le tonnerre roula mais l'air était toujours aussi lourd et épais. Je sentais le dos de ma chemise coller contre ma peau et Manon était fraîche et dorée comme un fruit, le matin, à l'étal d'un primeur.
- Manon, dis-je, les papillons volent de la même façon dans un navire à quai que dans un navire voguant à vitesse uniforme...
- Je le sais! dit-elle brusquement.
- Quoi!
- Je le sais! répéta-t-elle, c'est une loi de physique! Qu'est-ce que tu crois qu'on fait à l'école?
- Très bien, tu le sais, dis-je. Il m'a fallu toutes ces années pour me rendre compte de cela!
*
Dans son bureau Enderson, le psychiatre, me regardait. Il n'était pas rasé, il avait une mine de plomb, les yeux piqués de petites aiguilles sanguinolentes derrière ses lunettes aux verres sales, ses cheveux longs et gris plaqués contre son crâne comme un filet qu'une ménagère aurait passé autour de sa tête avant d'épousseter son mobilier. Il était vêtu d'une chemisette au col raide dont les rayures sinueuses semblaient courir après on ne savait quel rêve parallèle, et d'un short lâche, les pieds nus, livides, plantés dans des sandales de cuir. Il prit une de ses cigarettes préparées à l'avance dans la boite métallique et rejeta une fumée âcre et parfumée.
- C'est ainsi que ça a commencé, dis-je, lorsque j'avais cette gosse dans les bras. C'est cette nuit-là que j'ai commencé, le lendemain je n'ai pas pu m'arrêter. J'ai continué, ça a duré des années!
- Vous vous moquez de moi ? demanda-t-il la voix aigre. - Pourquoi me moquerais-je de vous ?
- Parce que c'est généralement ce que les gens font, au début, continuez!
- Plus elle grandissait, plus je buvais. J'attendais les jours où sa mère me la laissait. Je savais que ces jours-là, j'allais boire jusqu'à tomber par terre. Je suppose que vous avez une explication ?
- Je ne cherche pas d'explication, Garamond. Je cherche des faits! La mère de cette petite fille vous la confiait, bien que vous soyez ivre ?
- Frieda me faisait confiance. J'ai toujours eu une ivrognerie très délicate avec Manon !
- Même quand vous tombiez par terre ?
- Je tombais lorsqu'elle n'était plus là.
Il écrasa sa cigarette, frotta ses doigts épais pour les débarrasser des brins de tabac qui y collaient. Il se laissa aller contre son dossier, croisa les jambes en poussant un soupir :
- Vous savez pourquoi la police vous a emmené ici ?
- Oui. C'est à cause de ce salaud de la rue de Washington !
- Pourquoi traitez-vous de salaud, un homme qui prend en charge vos frais d'hospitalisation?
- Je suppose que ces frais sont élevés?
- Cet endroit est privé et sélectionne ses entrées.
- Barowsky et Saint-Jérôme sont pleins aux as, si je comprends bien?
- Barowsky est un spécialiste compétent et il a une femme qui veille sur lui. Quant à; celui que vous appelez Saint-Jérôme, vous serez étonné d'apprendre que sa famille est à la tête d'une grande banque française.
- Qu'est-ce que Saint-Jérôme a fait à sa banque pour se retrouver là? demandais-je. Et Barowsky ? Vous pensez qu'un jour il a regardé sa femme dans les yeux et lui a dit ce qu'il pensait d'elle?
- Je ne comprends pas ce que vous voulez dire!
- Si nous parlions de cette petite fille? dis-je.
- Je me fous de cette petite fille, Garamond!
- Vous pouvez me répéter ça?
- Pourquoi?
- J'aime bien entendre les conneries plusieurs fois!
Il sourit et je compris que c'était un homme mièvre. C'était un homme mièvre et mal rasé, habitué à ce que les gens, devant lui, tremblent de peur et de honte. Mais c'était seulement un homme mièvre et il n'avait pas plus d'existence que ne lui en donnait sa table en bois riche, aux quatre coins ferrés de cuivre, son fauteuil pivotant, ses tiroirs et ses classeurs métalliques où dormaient des dossiers portant un nom, un numéro et la description anecdotique d'une vie riche en crises et en renoncements.
- Pourquoi tenez-vous tellement à me parler de cette petite fille ? demanda-t-il.
- Pourquoi êtes-vous dégueulasse, Enderson ?
- Quoi ?
- Pourquoi me recevez-vous en short et avec une tête pareille ? Qu'est-ce que vous faites la nuit ? Vous êtes tombé de votre lit ? Vous dormez dans une grange ?
- Je ne sais pas comment te dire ça mais il faut que je te le dise, dit Manon! J'ai l'impression que c'est plus facile maintenant que l'appartement est vide, dit-elle.
Je souris; non pour l'aider ou pour me donner une contenance, mais parce que ça me faisait plaisir de lui sourire.
- Ne sourit pas, Jack, s'il te plaît! ne sourit pas...
- Qu'est-ce qui ne va pas, Manon?
- J'ai honte mais je déteste ma mère...
- Tu détestes Frieda!
- Je ne peux plus la supporter, voilà la vérité!Écoutez Garamond!
- Je n'écoute rien du tout ! C'est vous qui allez écouter ! Je suis un alcoolique et je n'en suis pas plus fier pour autant, je suis bourré de vitamines et d'un tas d'autres produits que m'injecte la ravissante Bénédicte ! J'ai salement envie d'une verre quand je vous regarde ! Je crois même que je vais fouiller votre bureau pour voir où vous fourrez vos bouteilles, parce qu'avec la tête que vous avez, je ne vois pas d'autre explication!
- C'est ma femme, dit-il au bout d'un moment.
- Votre quoi ?
- Ma femme, répéta-t-il. Elle a trente six ans, nous n'avons pas d'enfant. C'est une alcoolique chronique, elle en est à sa quatrième cure. Cette nuit elle a essayé de me tuer avec un cutter. Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. Je suis...
Il montra ses paumes, elles étaient vides et potelées comme les fesses d'un bébé.
- Vous êtes quoi ?
- Je suis désolé, dit-il en refermant ses mains l'une contre l'autre.
- Très bien ! Allez vous faire foutre, Enderson !
Il me jeta un coup d'œil perplexe, comme un joueur de poker qui ramasse son dernier jeu.
- Je vais me tirer d'ici, dis-je.
- Non, répondit-il.
- Comment ça, non ?
- Vous êtes en placement d'office, Garamond. Ce sont les flics qui vous ont emmené ici. Vous ne pouvez pas partir, tant que je ne signe pas une décharge. Sinon, c'est l'hôpital, et après l'hôpital, c'est l'asile!
- Et après l'asile ?
Je l'entendais respirer. Mais ce n'était pas lui qui aspirait et qui soufflait de l'air, mais les centaines de petites fiches bien rangées dans ses classeurs.
- C'est bon, dis-je. Quand allez-vous signer ce papier ?
- Il faut attendre, répondit-il.
- Combien de temps ?
- Cela fait combien de temps que vous êtes là ?
- Une semaine.
- Moi, ça fait vingt ans. Un peu de patience, c'est tout ce qu'on vous demande.
Il appuya sur un bouton et un instant après Bénédicte entra, un dossier à la main. Elle fit le tour de la table, se pencha par-dessus son épaule et ouvrit le dossier devant lui. Elle déplaça quelques feuillets et en retira un qu'elle désigna du doigt. Enderson la remercia d'un signe de tête et elle fit de nouveau le tour du bureau, passa devant moi et glissa jusqu'à la porte qu'elle referma sans bruit.
- Qu'est-ce que vous faites depuis dix ans, Garamond?
- Je bois!
- Ça je le sais. Mais à part ça?
- C'est à peu près tout.
- Vous avez été marié, non?
- J'avais dix neuf ans quand je me suis marié, mais on doit parler de quelqu'un d'autre!
- Pourquoi?
- Parce qu'à cette époque là, je me rendais tous les matins dans un bureau, où j'avais une table et des crayons de toutes les couleurs et une machine à écrire qui effaçait les fautes toute seule! J'avais une voiture à crédit avec des sièges baquets noirs et un appartement entièrement meublé de trucs trouvés à la campagne. Ça a duré trois ans et c'était dans une petite ville où il faisait toujours beau et où on pouvait manger sur les trottoirs tellement ils étaient propres!
- C'est elle qui vous a quitté?
- Oui, je suis une victime du féminisme!
- Votre femme avait des conflits idéologiques avec vous ?
- Si on veut ! Elle avait dix-huit ans, elle gagnait bien sa vie ; elle posait pour des magazines de modes depuis l'âge de quinze ans. Elle m'a trouvé dans un hôtel de troisième ordre avec sa mère!
Enderson passa sa main sur son visage. J'étais sûr qu'il ne me croyait pas, pourtant c'était la vérité. Je me souvenais encore de l'enseigne de l'hôtel et du corps de cette femme. Le néon faisait un tatouage sur son visage renversé en arrière, hors du lit, les cheveux balayant la carpette usée. Nous étions restés un jour et une nuit dans cette hôtel et le nom était encore là, dans un coin de mon cerveau, avec le parfum terrible qu'elle utilisait!
- Vous voulez que je vous raconte ce qu'on a fait cette nuit-là et comment ma femme nous a finalement trouvés le lendemain matin?
Il me regarda fixement et nota quelque chose dans son dossier.
- Non, ce n'est pas la peine.
- C'est comme vous voulez ! Je croyais que les psychiatres adoraient ces trucs-là!
Il ôta ses verres sales et me jeta un regard aveugle.
- Ne m'emmerdez pas, Garamond!
*
Je passais devant Bénédicte qui classait des dossiers, un genou à terre, le buste penché sur un tiroir ouvert. Elle donnait l'impression de nourrir un monstre métallique, la gueule béante, prenant garde à ne pas caresser la bête immonde avec sa chevelure blonde.
- Je vous accompagne, me dit-elle.
J'ouvris la porte sans l'attendre.
- Pourquoi marchez-vous si vite? demanda-t-elle en allongeant le pas pour me rattraper. Nous traversions la large pelouse, la forêt tout autour, remplie d'autres bêtes féroces, d'elfes et de gnomes.
Je passais devant Bénédicte qui classait des dossiers, un genou à terre, le buste penché sur un tiroir ouvert. Elle donnait l'impression de nourrir un monstre métallique, la gueule béante, prenant garde à ne pas caresser la bête immonde avec sa chevelure blonde.
- Je vous accompagne, me dit-elle.
J'ouvris la porte sans l'attendre.
- Pourquoi marchez-vous si vite ? demanda-t-elle en allongeant le pas pour me rattraper. Nous traversions la large pelouse, la forêt tout autour, remplie d'autres bêtes féroces, d'elfes et de gnomes.
- J'ai des choses à faire, M'ame !
- Et quelles choses ? demanda-t-elle en me prenant le bras pour me forcer à ralentir.
- Il faut que je m'allonge sur mon lit et que je finisse de compter les fissures du plafond!
- Il n'y a pas de fissure à votre plafond ! Vous êtes en colère?
- Oui, M'ame!
Elle lâcha mon bras et ne dit plus rien. Je ralentis et me tournai vers elle.
- Je devrais vous détester mais je vous aime bien ! Comment est-ce que vous faites?
- Vous voulez vraiment le savoir?
- Oui!
- Je suis bien payée!
- C'est une bonne explication! dis-je. Je vous remercie. Nous nous remîmes à marcher, maintenant ce n'était plus la peine de courir.
- Qu'est-ce que vous savez de la femme d'Enderson?
- Je n'ai pas le droit d'en parler aux...
- Aux malades ? Aux ivrognes?
- Aux malades, aux patients, aux clients, à nos invités! Employez le mot que vous voulez!
- Je vois que vous êtes vraiment bien payée!
Elle se mit à rire en repoussant une mèche qui lui tombait sur les lèvres. Elle avait une grande bouche et des dents égales et brillantes. Je n'aimais pas son vernis à ongle, sa grande bouche devait la gêner car elle riait en la cachant derrière ses doigts.
La façade de la maison luisait sous le soleil, les vitres étincelaient. C'était une merveilleuse matinée de mai.
- Est-ce que vous vivez là, M'ame?
- Non, le soir je prends ma petite voiture rouge et je traverse cette forêt sans m'arrêter!
- Elle vous fait peur?
- Oui, c'est ridicule, mais un peu!
- Vous devriez en parler à Enderson, M'ame!
- Je crois qu'il la craint encore plus que moi!
J'eus l'impression qu'elle regarda un bref instant par-dessus le mur et qu'elle frissonna.
- Madame Enderson s'est enfuie un soir et a passé la nuit là-dedans, dit-elle. Il a fallu faire une battue, comme à la chasse. On l'a retrouvée vers neuf heures du matin, elle n'a plus jamais été la même !
- Qu'est-ce que vous croyez qu'il y ait là-dedans ! Elle secoua la tête, ça avait du être quelque chose car elle avait perdu tout son entrain.
- Je l'ignore, dit-elle. Des bêtes, je suppose!
- Il n'y a rien, dis-je. Des arbres et vous, et la nuit autour de vous!
- Bien sûr, vous avez raison!
Nous franchîmes le sas de l'entrée et les portes chuintèrent derrière nous. On voyait maintenant les arbres à travers le verre fumé et les chants des oiseaux cessèrent net. Le hall était désert comme à son habitude, des longues traînées de lumière hachaient les fauteuils vides et les meubles anciens.
Bénédicte attendait devant l'ascenseur et la lumière allait aussi jusqu'à elle et dessinait ses jambes sous sa blouse de coton blanc.
- Dites-moi Bénédicte, est-ce qu'il vous arrive lorsque vous êtes rentrée chez vous, de mettre deux glaçons dans un verre et de faire couler dessus une bonne dose de whiskey irlandais?
- Nous y voilà ! dit-elle. Parlons de ma vie intime ! Oui, ça m'arrive Monsieur Garamond!
Elle entra dans l'ascenseur, le néon effaça ses jambes et posa sur son visage deux barres de lumière orange. - Et vous pensez qu'un jour M'ame, vous m'emmènerez dans votre petite voiture rouge voir ce qu'il y a de l'autre coté du mur?
- Je crois que je suis trop bien payée pour cela, Monsieur Garamond!
Les portes se refermèrent sur elle. Je traversais les hachures de lumière pour regagner ma chambre.
*
Bénédicte se trompait, il y avait des fissures au plafond mais elle ne les voyait pas car elle ne levait jamais la tête.
Barowsky ne tarda pas í rappliquer. Je lui fis un vague signe de la main et il alla s'asseoir prí¨s de la fenêtre en regardant à travers les fentes des volets clos. Il avait toujours ses lunettes noires et il transpirait. Avec sa large chemise blanche tendue sur son ventre, ses pantalons noirs, son air crispé ; il ressemblait í un tueur í gages qui a posé sa mallette í ses pieds et surveille sa victime dans la maison d'en face.Bénédicte se trompait, il y avait des fissures au plafond mais elle ne les voyait pas car elle ne levait jamais la tête.
Barowsky ne tarda pas à rappliquer. Je lui fis un vague signe de la main et il alla s'asseoir près de la fenêtre en regardant à travers les fentes des volets clos. Il avait toujours ses lunettes noires et il transpirait. Avec sa large chemise blanche tendue sur son ventre, ses pantalons noirs, son air crispé ; il ressemblait à un tueur à gages qui a posé sa mallette à ses pieds et surveille sa victime dans la maison d'en face.
- Où est Saint- Jérôme ? demandais-je.
- Il joue aux échecs avec l'ordinateur de la comptable, répondit-il sans bouger la tête. Je t'ai vu passer avec elle, ajouta-t-il au bout d'un moment.
- Pourquoi tu ne vas pas jouer aux échecs, Barowsky?
- Je n'aime pas les jeux et je déteste les échecs.
- Alors qu'est-ce que tu fais quand tu ne te saoules pas ?
- Et toi ? Je travaille ou je vais à la chasse. Je l'ai vue qui te prenait le bras, dit-il.
- Alors c'est comme ça ?
- Oui, dit-il. Et il ôta brusquement ses lunettes noires et éclata en sanglots.
Barowsky devait peser quatre vingt-quinze kilos, il était penché en avant, son visage enfoui dans ses mains, les coudes sur les genoux. Ses grosses épaules tremblaient et il secouait la tête en poussant de petits gémissements ridicules. Je jetai les jambes hors du lit et me retrouvai près de lui.
- Excuse-moi! souffla-t-il entre deux sanglots. Il tentait de les retenir mais sa bouche s'ouvrait et ses mains se crispaient sur son visage.
- Excuse-moi Garamond! Et je le voyais qui levait la tête pour aspirer de l'air et sa bouche se tordait et se mettait à trembler, puis ses mains et ses poignets et ses avant-bras jusqu'aux coudes. Ses gros doigts choquaient ses dents et je le voyais qui se mordait les paumes comme s'il avait voulu retenir un flot de sang entre ses lèvres.
- Merde! Je suis un gros porc qui chiale! Et il écarquilla les yeux, emprisonna son nez dans son poing et se frappa la tête contre le montant de la fenêtre. Je revoyais Passerose qui fronçait les sourcils, et le bout de son minuscule nez rond lorsqu'elle avait deux mois et qu'elle pleurait dans mes bras ; alors je m'approchais de Barowsky et je le fis tomber de son siège. Il continua de trembler, couché en chien de fusil, je m'agenouillais sur ses quatre-vingt quinze kilos de chair triste et le maintins contre le sol jusqu'à ce qu'il se calme. Nous restâmes ainsi un moment. Il cessa de trembler progressivement, ouvrit les yeux, regarda autour de lui avec un air hagard, les orbites creusés où l'on ne voyait plus que du blanc, puis il sembla se rendre compte de mon poids qui pesait sur lui et me fit un signe de la main qui voulait dire que tout allait bien. Je me relevai et l'aidai à se redresser.
- Ça va Barowsky, dis-je. Tu es en train de te faire une tête de fin de droits!
Il secoua la tête, ses yeux noirs et curieux maintenant à leur place. J'avais déjà vu des ivrognes entrer brusquement dans cet état et il ne servait à rien de leur expliquer que la terre tournait autour du soleil et qu'ils étaient accrochés au milieu du voyage. Il fallait les tenir fermement, comme un possédé qui va cracher son enfer personnel, les clouer au sol pour leur faire sentir qu'ils étaient bien enfermés en eux-mêmes, jusqu'à ce qu'ils reviennent parmi vous ou qu'ils s'enfoncent dans le sol. Généralement ils refaisaient surface avec une inextinguible envie de parler et une lucidité qui vous glaçait le sang.
- Je suis foutu! dit-il.
- Non, tu as simplement besoin d'un verre.
- Je suis vraiment foutu, je le sens!
- à‡a veut dire quoi?
Il était à quatre pattes et secouait la tête d'un air las, comme une bête qui s'approche de l'abreuvoir.
- Tu connais les gens Garamond ! Tu as roulé ta bosse et il y a quelque chose en toi qui es cassé, tu n'es pas comme nous!
Il essaya de se relever puis y renonça et resta assis par terre.
- Moi aussi je sens ça de temps en temps, continua-t-il. Il y a une espèce de fil tendu en moi, ça part de la nuque jusqu'au sexe, c'est tendu et ça vibre et ça déchire tout ce que ça touche!
- Tu veux parler de ta colonne vertébrale!
- Merde pour la colonne vertébrale! Tu sais très bien de quoi je parle!
- Admettons, dis-je. Et je me rallongeais sur le lit, les mains derrière la nuque.
- J'attends qu'il casse, j'attends le jour où il va casser, si je pouvais prier, je le ferais pour que ce nom de Dieu de fil casse un bon coup et me fiche la paix. Et tout le monde fait comme moi ! Tout le monde attend en priant, en suant, tout le monde se tord au milieu d'un minable petit tas de secrets en espérant que ce fil va enfin cesser de vibrer et se rompre! Mais toi, Garamond tu n'es pas ainsi! Un beau matin tu as plongé tes deux mains là -dedans et tu t'es pendu à ce fil, tu as pesé de tout ton poids jusqu'à ce que tu l'arraches! Ensuite tu as retiré tes mains et sans les regarder, tu as essuyé le sang et tout le truc et tu les as mis dans tes poches!
*
Barowsky parlait lentement, il mâchait tous ses mots. Je ne comprenais pas ce qu'il voulait dire mais il avait l'air de savoir de quoi il parlait. Et il avait une espèce de fureur sacrée qui forçait l'attention:
- Cette sacrée bonne femme a retiré tout l'alcool que j'avais dans les veines et elle s'est glissée à sa place, me dit-il. Elle a bu tout mon sang, mes secrets, tout mon foutu passé! Elle en a fait une boulette qu'elle a placée dans sa jolie mâchoire et elle l'a avalée, droit, en me regardant dans les yeux! Jérôme dit que je suis cinglé mais Jérôme ne se rend compte de rien parce qu'il est le plus gros fichu détraqué qui ait jamais mis des chaussures en se levant le matin. à‡a fait belle lurette que Jérôme est devenu une espèce de machine qui ne voit rien d'autre que ce qu'il projette devant lui! Il est exactement comme ces chasse-neige qui travaillent la nuit sur une route de montagne, à la lueur de leurs phares; il écrase et il avale et il recrache dans le précipice ce qu'il ne peut pas avaler! Je sais que je suis foutu comme je sais que la Serra da Estrala s'élève à 1991 mètres et qu'elle continue vers le sud-ouest par la dorsale d'Estrémadure... Merde! Je fais des cartes, la nuit, dans mon lit, parce que c'est tout ce que je sais faire! Et que je ne veux pas oublier ce que je sais, ni comment le monde est fait! Je fais des cartes sous les couvertures pendant qu'ils dorment tous, comme un adolescent qui se masturbe et ils peuvent bien penser ce qu'ils veulent, ils sont bien tous enfermés dans une de ces putains de cartes! Je ne suis pas amoureux d'elle Garamond! J'ai plus d'amour pour les étoiles et les livres et pour un tas de choses mortes, que j'en aurai jamais pour cette femme aux lèvres rouges et à la chevelure blonde ! Mais elle m'a rendu à la vie et c'est par la vie que je suis possédé ! Sais-tu ce qu'elle faisait lorsque je suis entré ici et que j'essayais de tout casser pour avoir un verre de gnole? Elle me faisait ceinturer par deux gros durs qui me jetaient sur mon lit et elle s'amenait avec une minuscule seringue qu'elle me plantait dans le bras. Lorsque je ne pouvais plus faire un geste, les membres morts et ma conscience qui regardait la scène du plafond ; les deux malabars sortaient et Bénédicte s'asseyait sur le bord du lit. Elle prenait mon bras qui pendait comme celui d'une poupée de chiffon et serrait ma main contre ses seins ! Elle était là , ma main sur ses seins, penchée sur la statue d'ivrogne, et elle pleurait... Tu comprends maintenant que je suis foutu, Garamond?
- Pourquoi est-ce que tu es toujours en train de te plaindre, Barowsky?
- Tu vois! dit-il en se redressant. Tu vois!
Il était debout, me dominant de toute sa hauteur et écumant de rage. Il serrait ses deux poings contre sa poitrine.
- Qu'est-ce que tu buvais quand tu étais dehors? Tu buvais de l'acide, dit-il, et tu te soignais avec de l'acier fondu! Tu n'es pas comme nous, Garamond! Tu as arraché ce fil et tu t'en ais servi pour étrangler la femme qui t'aimait et que tu regardais dormir! Tu lui as passé autour du cou et quand il est entré dans la chair; tu avais des larmes plein les yeux et tu as continué à serrer! Un jour, si Dieu le veut, je serais comme toi mais aujourd'hui je ne peux pas, et je souffre et j'aime ma souffrance...
Il s'éloigna du lit à petits pas, franchissant les quelques mètres qui le séparaient de la porte comme si le plancher était truffé de pièges. Je regardais son dos courbé et sa nuque grasse, sa tête pendait comme une monstrueuse fleur privée de lumière. Le dos des gens n'aime pas mentir, il n'aime pas la trompeuse animation du visage et des mains.
- Ecoute Barowsky, dis-je. Tu es un bon ami et je te remercie pour ce que tu viens de dire !
Il se retourna et me fixa de ses petits yeux brillants et noirs.
- Je crois que Bénédicte mourrait de honte si tu lui parlais comme ça.
- Bénédicte?
- Oui ! dis-je. Elle mourrait de honte. Et j'espère qu'un jour tu lui parleras et qu'elle mourra de honte.
Il hocha la tête, fit de nouveau deux pas vers moi.
- Est-ce que je suis foutu ? demanda-t-il.
- Non, je te l'ai dit; tu as simplement besoin d'un verre!
- Garamond, dit-il, tu sais que je suis chasseur?
- Oui, tu me l'as dit.
- Je viens d'une région où il y a des marais et des canards à la pelle. A la saison, c'est une vraie saloperie, ça tire dans tous les coins et le marais est couvert de plume et de sang... Tu sais comment les vieux chassaient lorsque j'étais môme?
- Non, je ne le sais pas.
- Alors écoute-moi, Garamond!
- Oui, je t'écoute, Barowsky.
Il s'assit sur le bord du lit. Il était devenu doux et triste comme un enfant perdu.
- J'aime tuer les animaux, dit-il de sa belle voix lente. J'ai lu un jour une phrase dans un livre, elle disait: "J'aime tirer sur un oiseau qui passe, et que je tue, et que je regrette d'avoir fait mourir. Et je recommence..." Voilà pourquoi je suis là aujourd'hui, parce que c'est comme l'alcool ou l'amour, parce que le monde est devenu ainsi et les hommes avec lui. Mais les vieux qui m'ont apprit à chasser n'étaient pas ainsi. Dans leur jardin, ils faisaient pousser une énorme courge. Quand elle était assez grosse, il la ramassait et la creusait pour ne garder que l'écorce qu'ils faisaient sécher au soleil. Lorsque la saison venait, ils étaient au bord du marais, à l'aube, avec leur courge sur les genoux.
Alors ils se la mettaient sur la tête et ils entraient dans l'eau sans faire de bruit. Ils avaient fait deux minuscules trous pour voir où ils allaient et ils avançaient jusqu'au milieu des canards. Les oiseaux voyaient ce truc flotter vers eux et ils s'approchaient parce qu'ils sont curieux. Quand l'homme à la tête de courge était entouré de canards ; il les tirait brusquement par les pattes et les faisait disparaître sous l'eau. Il les noyait ; les autres ne voyaient rien. Je suis un de ces damnés canards, Garamond ! Et je n'y peux rien...
*
Il y a un moment où quoi que vous fassiez, vous allez souffrir. C'est ce que je me suis dit, en entrant dans la cour, lorsque j'ai vu la porte de l'ancienne imprimerie ouverte, et l'homme qui attendait devant.
J'allais me rendre au commissariat du quatorzième, et je pensais aux larmes de Saint-Jérôme lorsqu'il avait découvert le corps de Barowsky, au visage figé de Bénédicte, aux cris de la femme d'Enderson la nuit qui avait suivi. Je pensais à tout ça et je regardais l'homme qui se tenait à l'entrée de l'imprimerie.
C'était un type malingre vêtu, malgré la chaleur, d'un épais costume de laine. Il se tenait nonchalamment appuyé contre la porte métallique, une main glissée dans la poche de sa veste, et me regardait avancer. Lorsque je fus à quelques mètres de lui, il sortit la main de sa poche, tenant une cigarette, la glissa entre ses lèvres, plongea de nouveau la main dans sa poche qui ressortit avec une boite d'allumettes. Sa main droite pendait le long de son corps, molle et inutile. Il enflamma l'allumette, toujours d'une seule main, alluma la cigarette en faisant une petite grimace. Puis la main et la boite d'allumettes disparurent dans la poche comme un petit animal craintif.
Il avait un visage étroit et blême, rasé de près, des petits yeux noirs larmoyants, bordés de jaune, et des cheveux grisâtres et longs ramenés sur son front pour cacher sa calvitie. Ç'aurait pu être un de ces retraités qu'on voyait le dimanche, dans le quartier, faire la queue au PMU ; mais ce n'en était pas un et je décidais de l'appeler Galilée parce que je me souvenais qu'il avait écrit qu'il est plus simple pour la nature de faire tourner la terre sur son axe que de faire tourner le ciel tout entier autour de la terre.
Galilée sourit et porta sa main jusqu'alors immobile à son front, le doigt tendu, comme s'il soulevait le bord d'un chapeau invisible.
- M'sieur Garamond ?
- Oui ?
- Faut qu'on parle.
Je fus ému de voir cette vieille imprimerie ouverte, même si tout était nu et noir de poussière.
- Qu'on parle de quoi ?
- De queq'chose qui va pas vous faire plaisir ! Voulez pas entrer là d'dans ?
Il désigna du pouce l'intérieur de la grande salle où luisaient les machines.
- Pourquoi pas ! dis-je.
Il y avait un autre homme à l'intérieur. Celui-là était assis et semblait malade. Plutôt gros, l'air mou, il transpirait abondamment et s'essuyait le front et le visage avec un grand mouchoir à carreaux. Il leva ses yeux bleus transparents lorsque j'entrais et me jeta un long regard douloureux. Il portait une espèce de chemise bariolée qui lui tombait sur les genoux et de larges pantalons de treillis, tâchés de cambouis. Il ne se leva pas à mon entrée, se contenta de ranger son mouchoir et de me regarder, la bouche ouverte, d'où s'échappait un sifflement d'asthmatique.
Galilée referma la porte derrière lui et on se mit tous à ressembler aux vieilles machines qui luisaient sous la poussière.
- Comment avez-vous ouvert la porte ? demandais-je.
- Qu'est-ce que ça peut vous faire ! souffla le Gros et il se leva pesamment, la bouche ouverte et le regard implorant.
C'était un ton menaçant et j'aurais du avoir peur. Mais il y avait une chose que ces deux hommes ignoraient ; c'est que pendant des années j'avais vu et entendu cette imprimerie travailler, puis elle s'était arrêtée et j'avais encore vécu des années au-dessus de ce silence. Aujourd'hui elle s'ouvrait de nouveau et il fallait sans doute que j'y entre avec ces deux abrutis pour comprendre les lois de ce monde.
- C'est ce gars de la rue de Washington qui nous envoie, j'crois que vous comprenez ça, M'sieur Garamond ! dit Galilée.
Et il fit lentement un tour sur lui-même, la main droite pendante et l'autre enfouie dans la poche de sa veste.
- Je ne sais pas ce que vous avez fait à ce gars ! dit-il, mais il n'arrête pas de jurer et il perd son sang froid dès qu'il parle de vous !
- Je lui ai fait ce que je vais vous faire à vous ! dis-je en me tournant vers lui.
Le Gros derrière moi se raidit et serra les poings. Galilée leva un peu la tête, méfiant, les yeux plissés.
- C't'à dire ?
- Il y a quelque chose que vous n'allez pas supporter et que ce type n'a pas supporté non plus ! dis-je.
J'entendais dans mon dos le souffle court du gros et je savais que si je faisais le moindre geste, son gros poing fermé allait s'abattre sur mon crâne. Galilée recula d'un pas, il glissa sur le sol cimenté et sortit la main de sa poche. Maintenant, il tenait une matraque courte et noire au bout de ses doigts. C'était un petit cylindre de caoutchouc quadrillé et souple dont l'extrémité rebondie devait être plombée. Il laissa retomber doucement son bras et la matraque vint se nicher contre sa cuisse.
- Faites pas le malin, Garamond ! dit-il.
- Pourquoi est-ce que vous avez peur ? demandais-je. Votre copain transpire tellement qu'il va finir par s'enrhumer.
- Z'êtes une grande gueule ! dit la voix derrière moi.
- De quoi est-ce que vous avez peur ? demandais-je encore.
Galilée hésitait ; ça ne se passait pas comme il l'avait imaginé. Je voyais les muscles de ses mâchoires se serrer et il y avait dans son regard une grande question ouverte.
- Combien vous a-t-il payé ?
Le Gros fit un large tour comme si j'étais entouré d'un cercle de flammes et vint me regarder sous le nez.
- Nom de Dieu de nom de Dieu... gémit-il.
- Combien ?
- On lui doit un service, répondit tranquillement Galilée. On aime rendre service, on n'a pas que des amis dans ce monde...
- Tu parles trop ! dit le Gros.
Galilée lui jeta un regard de travers. Il se rendait compte qu'il parlait trop et qu'il aurait déjà du faire ce qu'il était venu faire, mais il n'arrivait pas à se décider.
- C'est quoi que l'autre n'a pas pu supporter ? demanda-t-il.
- Je suis écrivain, dis-je. J'écris des histoires, n'importe quel genre d'histoires ! Ce type de la rue de Washington m'a payé pour écrire une drôle d'histoire : la sienne. Il ne savait pas où il mettait les pieds ! Quand il a lu son histoire, il n'a pas supporté. Il paraît que personne ne peut supporter son histoire ! Je peux écrire la votre, si vous voulez !
- Je ne comprends rien à ce que vous racontez ! dit Galilée. Elle s'appelait comment cette histoire ?
- Le marché aux voleurs, dis-je. C'était une sacrée bonne histoire !
- On n'a pas le temps d'écouter tes histoires ! dit le Gros et il fouilla dans la poche de son treillis et en ressortit une mince boite métallique. Il me jeta un coup d'œil apeuré, s'essuya le front du revers de la main et ouvrit la boite. A l'intérieur il y avait une seringue munie de son aiguille et emplie d'un liquide blanchâtre. Il y avait aussi un gros élastique noir et deux ou trois morceaux de coton.
- Quelle heure est-il ? demanda Galilée.
- Merde pour l'heure ! demanda le Gros.
- Il est midi une, dis-je, il est midi passé de une minute...
Galilée me regarda avec étonnement et fit un pas vers moi.
- On n'a rien spécialement contre vous M'sieur Garamond, on n'a rien contre personne ! La plupart du temps on ne sait même pas ce qu'on fait, mais comme on dit : si la cause disparaît, l'effet disparaît...
- Tu causes toujours trop ! dit le Gros et j'entendis la boite en métal qu'il tenait à la main, tomber sur le sol et résonner dans l'imprimerie vide.
J'aurais pu réagir et j'allais sans doute réagir mais quelque chose derrière moi attira mon attention. Je tournais légèrement la tête pour jeter un coup d'œil dans la cour et, l'espace d'un instant, je cessais de regarder Galilée dans les yeux.
Je crus que ma tête explosait. Lorsque je le regardais à nouveau, la matraque pendait toujours docilement au bout de son bras comme un petit animal familier. Un brouillard rouge, éclatant, une eau carmine et douce monta de ma poitrine et passa en vague sur mon visage en même temps qu'une onde brûlante qui me coupa le souffle.
J'ouvris la bouche et je glissais avec une infinie douceur contre le ciment sale.
C'était Manon que j'avais vue passer dans la lumière blanche de la cour.
Je ne pouvais plus bouger, je ne voyais plus qu'un noir profond et dansant. Au milieu du bruit de mon cœur qui battait dans ma bouche, j'entendais vaguement les deux hommes remuer autour de moi.
Manon portait un minuscule sac blanc qui se balançait au bout de sa main, elle était toute serrée dans une petite robe blanche que je me souvenais avoir vu porter par sa mère ; et je me demandais par quel miracle le petit corps doré de Passerose pouvait être dans ce morceau de chiffon blanc. Maintenant je la sentais sur moi et je savais que pour cela je ne souffrais pas, et que je ne souffrirais plus. Je sentais son poids sur ma poitrine comme lorsqu'elle avait deux ans et qu'elle me grimpait dessus et se couchait contre mon cou.
Je sentis encore qu'on soulevait mon bras, puis une minuscule piqûre qui me donna envie de pleurer, car elle contenait mystérieusement toutes les sensations que j'avais accumulées dans ce monde, et de nouveau une chaleur douce comme si on frottait mon corps avec de l'huile.
J'entendis le bruit de la rue, j'entendis le moteur de la voiture dans la voix de l'homme qui me demandait l'heure. J'entendis la voix de l'homme de la rue de Washington qui me demandait l'heure en tapant du poing sur son bureau.
J'entendis Barowsky demander pardon à Saint-Jérôme qui pleurait devant la fenêtre ouverte sur la forêt.
Et puis je n'écoutais plus. Je cherchais, mot après mot, une phrase du petit livre bleu. Je montais doucement sur la phrase comme sur un escalier :
« Quand tout système et l'ordre de l'univers lui-même se seront évanouis, quand le hasard sera à son maximum, quand il n'y aura plus aucun lien de cause à effet, lorsque enfin l'univers aura disparu, il n'y aura plus de direction au temps... »
- JE VOUS AI BEAUCOUP AIMÉES... dis-je aux ombres qui s'échappaient de moi.
*