Je m'approchais de l'agent qui tenait encore la jeune femme par le bras et lui fis un vague signe.
- Je suis là-bas, dis-je sans le regarder. Et je montrais un petit bar vide; les consommateurs, le barman et la caissière se bousculaient sur le trottoir pour ne rien perdre du spectacle.
Je ramassais ma valise, traversais le groupe et je me dirigeais vers l'entrée du café lorsque j'entendis dans mon dos la voix aiguë de la femme qui bredouillait quelque chose nerveusement.
Elle avait dit ça sans colère, sans étonnement. Avec juste un fil brisé dans la voix et une sorte d'essoufflement nerveux, comme si la phrase avait couru tout le long de son corps avant de s'échapper d'elle en essayant de ne pas la faire trop souffrir. C'était une phrase qu'elle n'avait pas voulu prononcer, qu'elle n'attendait pas mais qu'elle avait entendue et que tous ceux qui l'entouraient avaient aussi entendu. Elle avait reconnu sa propre voix et les mots étaient aussi les siens. Elle devait penser qu'il pouvait encore y avoir une erreur lorsqu'elle m'avait vu prendre ma valise et me diriger vers elle. Elle avait du me voir au milieu de la rue, la valise au bout du bras, à coté de lui alors qu'elle accélérait pour passer le carrefour. Peut-être espérait-elle en me voyant bouger que l'autre allait se lever à son tour, secouer la poussière de ses vêtements et entrer dans le bar pour commander un demi en insultant les automobilistes.
Elle avait demandé: " Croyez-vous que je l'ai tué? "
Le groupe devant le café s'écarta en me dévisageant. La caissière m'effleura le bras et me demanda d'une voix rauque si je le connaissais. Je secouais la tête, non je ne le connaissais pas.
Je m'assis sur un coin de banquette, tournant le dos à la lumière crue de la rue, la valise soigneusement rangée le long de la table et je me mis à transpirer. J'entendais dans mon dos des cris jetés brièvement, des ronflements de moteurs qui traversaient l'épaisseur des regards entourant le voiture grise et l'homme couché dessous. Je vis mon reflet dans la vieille glace biseautée accrochée au-dessus du comptoir de zinc et je me regardais un instant avec curiosité. J'étais pâle, les traits un peu bouffis, avec sous les yeux une espèce de ligne bistre comme une trace de maquillage mal effacée. J'avais une sale tête et elle me surprenait parce que c'était la première fois que je la voyais, depuis longtemps, ailleurs que dans le petit miroir de la chambre. J'avais besoin d'une coupe de cheveux, d'une cure de sommeil et de deux ou trois autres choses auxquelles je préférais ne pas penser. C'était pourtant cette tête-là que l'autre avait regardé avant de traverser la rue.
Si je n'avais pas posé la valise entre nous, parce qu'elle était lourde, peut-être que rien ne se serait passé. Nous nous étions croisé au milieu de l'avenue, sur la ligne blanche séparant les deux cotés de la circulation, chacun regardant sa moitié de chemin et le trottoir, large et calme, parcouru par une lente vague uniforme. Il avait regardé mon geste nonchalamment, son long visage bronzé coupé par une mèche dorée, et ses petits yeux qui devaient être verts ou d'un jaune un peu compliqué, se posèrent sur moi avec la même nonchalance affectée. Il fit un petit geste de la main, comme souvent les étrangers lorsqu'ils s'apprête à parler français, et d'une voix de basse, profonde, avec un léger accent anglais, il m'avait demandé si je savais l'heure.
Je n'aurais jamais cru qu'un homme puisse voler mais j'avais vu celui-là quitter brusquement terre comme si des ailes lui avaient poussé sous les pieds et franchir d'un bond la moitié de l'avenue avant de s'écraser devant le capot de la BMW.
Il était exactement midi une. J'avais tiré sur ma manche pour dégager ma montre, les deux aiguilles se baladaient autour du douze, j'avais regardé et j'avais dit midi une exactement parce que j'aime donner l'heure avec précision. Il avait hoché la tête puis il plongea en avant pour traverser son bout de rue.
Le bus qui venait à contresens le happa quelque part au niveau de la hanche et le souleva comme un vulgaire sac à grain jeté par-dessus l'épaule sur le plancher d'un grenier de ferme. Il battit des pieds et des mains dans l'air, franchit cinq bons mètres au-dessus du sol et retomba à l'instant ou le gros monstre gris immatriculé à Neuilly croisait l'avant du bus.
Le chauffeur du bus lâcha un grand coup de sirène, freina avec brutalité, bloquant ses roues sur le bitume sec mais il était déjà trop tard. Je ne vis pas ce que fit la femme au volant de la voiture car le bus bouchait l'espace. Lorsque je le contournais, je vis la femme bondir hors de sa voiture et les jambes de l'homme qui dépassaient sous la calandre et toute la circulation qui s'arrêtait brusquement.