Chair triste

chapitre XX
Alain Claret

Bénédicte se trompait, il y avait des fissures au plafond mais elle ne les voyait pas car elle ne levait jamais la tête.

Barowsky ne tarda pas í  rappliquer. Je lui fis un vague signe de la main et il alla s'asseoir prí¨s de la fenêtre en regardant à travers les fentes des volets clos. Il avait toujours ses lunettes noires et il transpirait. Avec sa large chemise blanche tendue sur son ventre, ses pantalons noirs, son air crispé ; il ressemblait í  un tueur í  gages qui a posé sa mallette í  ses pieds et surveille sa victime dans la maison d'en face.Bénédicte se trompait, il y avait des fissures au plafond mais elle ne les voyait pas car elle ne levait jamais la tête.

Barowsky ne tarda pas à  rappliquer. Je lui fis un vague signe de la main et il alla s'asseoir près de la fenêtre en regardant à  travers les fentes des volets clos. Il avait toujours ses lunettes noires et il transpirait. Avec sa large chemise blanche tendue sur son ventre, ses pantalons noirs, son air crispé ; il ressemblait à  un tueur à  gages qui a posé sa mallette à  ses pieds et surveille sa victime dans la maison d'en face.

- Où est Saint- Jérôme ? demandais-je.
- Il joue aux échecs avec l'ordinateur de la comptable, répondit-il sans bouger la tête. Je t'ai vu passer avec elle, ajouta-t-il au bout d'un moment.
- Pourquoi tu ne vas pas jouer aux échecs, Barowsky?
- Je n'aime pas les jeux et je déteste les échecs.
- Alors qu'est-ce que tu fais quand tu ne te saoules pas ?
- Et toi ? Je travaille ou je vais à  la chasse. Je l'ai vue qui te prenait le bras, dit-il.
- Alors c'est comme ça ?
- Oui, dit-il. Et il ôta brusquement ses lunettes noires et éclata en sanglots.

Barowsky devait peser quatre vingt-quinze kilos, il était penché en avant, son visage enfoui dans ses mains, les coudes sur les genoux. Ses grosses épaules tremblaient et il secouait la tête en poussant de petits gémissements ridicules. Je jetai les jambes hors du lit et me retrouvai près de lui.
- Excuse-moi! souffla-t-il entre deux sanglots. Il tentait de les retenir mais sa bouche s'ouvrait et ses mains se crispaient sur son visage.
- Excuse-moi Garamond! Et je le voyais qui levait la tête pour aspirer de l'air et sa bouche se tordait et se mettait à  trembler, puis ses mains et ses poignets et ses avant-bras jusqu'aux coudes. Ses gros doigts choquaient ses dents et je le voyais qui se mordait les paumes comme s'il avait voulu retenir un flot de sang entre ses lèvres.
- Merde! Je suis un gros porc qui chiale! Et il écarquilla les yeux, emprisonna son nez dans son poing et se frappa la tête contre le montant de la fenêtre. Je revoyais Passerose qui fronçait les sourcils, et le bout de son minuscule nez rond lorsqu'elle avait deux mois et qu'elle pleurait dans mes bras ; alors je m'approchais de Barowsky et je le fis tomber de son siège. Il continua de trembler, couché en chien de fusil, je m'agenouillais sur ses quatre-vingt quinze kilos de chair triste et le maintins contre le sol jusqu'à  ce qu'il se calme. Nous restâmes ainsi un moment. Il cessa de trembler progressivement, ouvrit les yeux, regarda autour de lui avec un air hagard, les orbites creusés où l'on ne voyait plus que du blanc, puis il sembla se rendre compte de mon poids qui pesait sur lui et me fit un signe de la main qui voulait dire que tout allait bien. Je me relevai et l'aidai à  se redresser.

- Ça va Barowsky, dis-je. Tu es en train de te faire une tête de fin de droits!

Il secoua la tête, ses yeux noirs et curieux maintenant à  leur place. J'avais déjà  vu des ivrognes entrer brusquement dans cet état et il ne servait à  rien de leur expliquer que la terre tournait autour du soleil et qu'ils étaient accrochés au milieu du voyage. Il fallait les tenir fermement, comme un possédé qui va cracher son enfer personnel, les clouer au sol pour leur faire sentir qu'ils étaient bien enfermés en eux-mêmes, jusqu'à  ce qu'ils reviennent parmi vous ou qu'ils s'enfoncent dans le sol. Généralement ils refaisaient surface avec une inextinguible envie de parler et une lucidité qui vous glaçait le sang.

- Je suis foutu! dit-il.
- Non, tu as simplement besoin d'un verre.
- Je suis vraiment foutu, je le sens!
- à‡a veut dire quoi?

Il était à  quatre pattes et secouait la tête d'un air las, comme une bête qui s'approche de l'abreuvoir.
- Tu connais les gens Garamond ! Tu as roulé ta bosse et il y a quelque chose en toi qui es cassé, tu n'es pas comme nous!

Il essaya de se relever puis y renonça et resta assis par terre.
- Moi aussi je sens ça de temps en temps, continua-t-il. Il y a une espèce de fil tendu en moi, ça part de la nuque jusqu'au sexe, c'est tendu et ça vibre et ça déchire tout ce que ça touche!
- Tu veux parler de ta colonne vertébrale!
- Merde pour la colonne vertébrale! Tu sais très bien de quoi je parle!
- Admettons, dis-je. Et je me rallongeais sur le lit, les mains derrière la nuque.
- J'attends qu'il casse, j'attends le jour où il va casser, si je pouvais prier, je le ferais pour que ce nom de Dieu de fil casse un bon coup et me fiche la paix. Et tout le monde fait comme moi ! Tout le monde attend en priant, en suant, tout le monde se tord au milieu d'un minable petit tas de secrets en espérant que ce fil va enfin cesser de vibrer et se rompre! Mais toi, Garamond tu n'es pas ainsi! Un beau matin tu as plongé tes deux mains là -dedans et tu t'es pendu à  ce fil, tu as pesé de tout ton poids jusqu'à  ce que tu l'arraches! Ensuite tu as retiré tes mains et sans les regarder, tu as essuyé le sang et tout le truc et tu les as mis dans tes poches!

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