De l'alcool et des larmes

chapitre XIV
Alain Claret

L'enfant s'était mis à pleurer. Je l'avais pris dans mes bras et je le tenais comme j'avais vu sa mère le faire. J'essayais de le bercer tout en marchant dans la pièce. Il cessa de crier et me fixa de ses deux yeux minuscules. Je détournai le regard et allai me servir un nouveau verre. Il ne pesait presque rien, ne bougeait pas, mais ses yeux et sa bouche paraissaient insatiables. Il me fixait, les lèvres en avant, laissant sortir un petit bout de langue rose, comme s'il cherchait à téter.

Je le reposai sur le canapé et allais me servir un nouveau verre.L'enfant s'était mis à pleurer. Je l'avais pris dans mes bras et je le tenais comme j'avais vu sa mère le faire. J'essayais de le bercer tout en marchant dans la pièce. Il cessa de crier et me fixa de ses deux yeux minuscules. Je détournai le regard et allai me servir un nouveau verre. Il ne pesait presque rien, ne bougeait pas, mais ses yeux et sa bouche paraissaient insatiables. Il me fixait, les lèvres en avant, laissant sortir un petit bout de langue rose, comme s'il cherchait à téter.

Je le reposai sur le canapé et allais me servir un nouveau verre.

Il contempla un instant le tissu rugueux du canapé puis tout son visage se plissa et il se mit à hurler. Je sursautai, c'était une petite sirène ivre de son propre bruit. Il hurlait à pleins poumons, les yeux fermés, les poings serrés, le visage plissé et rouge. Je vidai mon verre et le repris dans mes bras. Il me jeta un bref coup d'œil et se remit à hurler de plus belle. Je le berçai, marchai de long en large, le passai d'un bras à l'autre, mais rien n'y faisait. Alors je lui dis deux ou trois mots du genre: Qu'est-ce qui se passe? Qu'est-ce qui t'arrive? Au son de ma voix il s'arrêta net, ouvrit de grands yeux ronds où il n'y avait pas de larme et me fixa, l'air étonné, comme si je l'avais insulté.

Je continuai à lui parler, prononçant lentement ce qui me passait par la tête: Tu es une sacrée petite bonne femme, oui... Tu ressembles autant à ta mère que moi au grand Chef du rocher des singes! Puis je l'emmenai vers la table où se trouvait la bouteille. Elle me regarda boire avec intérêt toujours en sortant son petit bout de langue rose. Je la regardai mieux à mon tour par dessus le verre, elle avait de minuscules sourcils qu'elle mettait parfois en accent circonflexe, un front bombé d'où partait une couronne de fins cheveux noirs qui bouclaient un peu sur le sommet du crâne, des petites oreilles parfaites et roses avec un léger duvet brun derrière le lobe. Je pris le livre et la bouteille et j'allai m'asseoir sur le canapé. Pourquoi tu n'est pas rousse comme ta mère ?lui dis-je, où as-tu attrapé cet air de petit voyou espagnol..? Je pris le livre et je commençai à lui lire un paragraphe. C'était Faulkner, le passage où Popeye emmène la fille dans la grange. La fille n'avait pas grand chose sur elle et ça l'embêtait. Il y avait aussi un rat qui la terrorisait.

On a fini par s'endormir sur le canapé. J'avais continué à lire et à me servir à boire, le bébé posé à plat ventre sur ma poitrine. Elle ne disait plus rien, se contentait de me regarder boire et d'écouter l'histoire de Popeye et de Temple. J'avais sauté quelques passages, dans le bordel, où Temple reçoit la visite du docteur, qui me paraissaient un peu raide pour une fillette de deux mois. J'avais posé la couverture sur nous et l'enfant regardait mes lèvres bouger et écoutait ma voix. Je tenais le livre au dessus de sa tête et de temps à autre je jetais un coup d'œil sur elle. Son visage était à quelques centimètres du mien, elle sentait bon le savon et quelque chose d'autre que je n'arrivais pas à définir, une petite odeur simple qui me rappelait Frieda. A ce moment-là, j'aurais voulu enfouir mon visage dans le cou de Frieda et sur sa poitrine et je pensais que je devais sentir le whisky et avoir la barbe dure et que cette petite fille avait plus de raison que moi d'enfouir son visage sur les seins de Frieda. Je laissais tomber le livre, l'enfant me fixait toujours de ces grands yeux ronds et bleus de chat aveugle. Je tirais un peu la couverture sur elle et je fermais les yeux.

Quand je les rouvris, elle me regardait encore, alors je les fermai puis les rouvris, puis les fermai encore, et je m'endormis.

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