Frieda la brune

chapitre VII
Alain Claret

- Bonjour Frieda.
Frieda était là, devant moi. Elle avait traversé le couloir, poussé la porte et se tenait dans l'embrasure et me regardait avec un drôle de mélange de surprise et de soulagement.
- Jack ! C'est toi ? C'est vraiment toi ?

Elle portait un jean délavé qui collait à  ses longues jambes de gazelle, un tee-shirt blanc avec un dessin représentant un visage de femme coiffée d'un bonnet phrygien d'où s'échappaient les boucles d'une chevelure noire et, en arc de cercle, les mots: 1789 Bicentenaire de la Révolution française.
- Bonjour Frieda.

Elle avança jusqu'au milieu de la pièce en faisant craquer délicatement les lames du parquet.
- Heureuse de te revoir ! Qu'est-ce que tu fais dans le noir ?
- Il n'y a plus d'électricité !
- Merde !
- Il n'y a plus de téléphone non plus.
- Oh merde, Jack ! Qu'est-ce qui se passe ?
- Il reste un peu d'eau dans les tuyaux. Ils sont venus quand ?
Elle approcha encore, elle avait un merveilleux sourire. Elle se mit à  genoux et glissa sur le plancher. Elle était en pleine forme, elle croisa les bras sous sa poitrine. J'aurais bien voulu lui sourire ou lui serrer gentiment l'épaule.
- Il y a trois semaines, dit-elle. J'ai essayé de faire quelque chose mais...
Verzeih'mir, Newton ! A un moment ils avaient tous essayé de faire quelque chose !
- Le premier jour ils étaient trois, dit-elle. Un flic, un serrurier et l'huissier. Ils ont ouvert la porte et ils ont passé des heures à  faire l'inventaire. Ils sont repartis le soir en laissant des scellés. Le lendemain, ils sont revenus avec un camion et des déménageurs.
- Alléluia ! dis-je.
- Ils ont tout emmené, Jack ! Tout ! Les livres, les photos, les cadres! Ils ont vidé les tiroirs par terre. J'ai gueulé comme un putois ! Le flic m'a demandé qui j'étais, il m'a dit que je n'avais rien à  faire là !

Ils savaient, parce que c'était leur métier, que ce n'était qu'un petit bout de l'arrangement qui se défaisait. Ils tiraient sur les fils jusqu'à ce qu'ils trouvent celui qui faisait tenir toute la pelote. Si ce n'était pas le bon, il cassait le fil, simplement.
- Je devais pas mal d'argent à  pas mal de monde, Frieda. Ne t'inquiète pas.
- C'est une vraie saloperie !
Elle secouait la tête, faisant voler ses cheveux comme un drapeau tout autour d'elle.
- C'était un vrai bordel ! Ils ont remis les scellés et ils ont collé un jugement sur la porte. J'ai tout arraché, j'ai ouvert avec le trousseau que tu m'avais laissé. Ça m'a prit deux jours pour tout nettoyer!
- Merci Frieda.
- Il y a un carton chez moi que j'ai fait avec Manon. C'est des lettres, uniquement des lettres.
- Tu es gentille. ça n'a jamais été aussi propre!
- Manon a pleuré pendant deux jours. Je faisais le ménage et elle pleurait. Même à  l'école elle pleurait; une de ses profs m'a téléphoné. Où étais-tu Jack ?
- J'aimerai bien voir Passerose, dis-je.

Passerose, c'était Manon, sa fille. Je l'appelais ainsi depuis des années, elle devait avoir douze ou treize ans. Je l'appelais aussi Tomate, Pascaline ou Passecrassane....
- Elle est allée dormir chez une amie. Où étais-tu Jack?

Je la regardais. Frieda était douce, tendre. Il y avait cette question derrière ses yeux.
Je me souvenais de ce qu'elle m'avait dit un jour, quelque temps après que son mari l'ait quittée. C'était un soir d'août, elle avait frappé à  la porte et m'avait dit que Manon venait de s'endormir et qu'elle boirait volontiers quelque chose d'assez fort. Ce soir-là, je n'avais pas dit grand-chose mais je l'avais regardée. Elle était assise en face de moi sur un petit fauteuil de cuir qui devait maintenant moisir dans une salle des ventes. Elle m'avait demandé si je travaillais, je lui avais répondu non. Elle avait secoué la tête avec l'air entendu de quelqu'un qui sait de quoi il parle, puis elle m'avait raconté l'histoire habituelle d'une rupture avec son lot de violence et de désespoir. Je l'écoutais d'une oreille distraite, veillant à ce que son verre soit toujours approvisionné et je la regardais. Elle portait une jupe assez courte, un bustier gris perle qui dessinait ses épaules piquées de tâches de rousseur, elle était pieds nus, et ses cheveux roux s'entortillaient autour d'un peigne de plastique noir. Frieda avait le corps délié d'une danseuse des Folies Bergères et le même visage un peu dur qui s'affine sous les projecteurs et le fard. Sa peau avalait la lumière et, sous le soleil, ou sous le gris d'un jour de pluie, ou dans le noir, elle conservait cette même luminosité étrange et émouvante. Devant moi, les yeux brillants, faisant tourner nerveusement son alliance autour de son doigt, elle s'était mise peu à peu en colère et ressemblait à une danseuse qui se démaquille à petits coups brusques et précis, effaçant les paillettes, redonnant à  ses yeux des contours plus humains, arrachant de ses lèvres le rouge nacré qui les grandit. Comme une danseuse qui se détourne nerveusement du miroir, et vous fixe, et se plaint du public, ou de la musique qui traîne un peu trop ; elle avait dit :
- Quand tu vis avec un homme, avec son argent, avec son numéro de SECU, que tu passes ton temps à faire la cuisine pour lui et pour ses amis, même si tu l'aimes, si tu te ferais couper en morceau pour lui et pour l'enfant que tu as eu avec lui ; si tu ne le trompes pas, c'est que t'es vraiment une femme perdue. La vie qu'on mène Jack, est une affaire tordue et quelquefois tu as besoin de te retrouver seule!
- Qu'est-ce que tu cherches, Frieda ?
- Mon Dieu ! Est-ce que je sais, moi ! Qu'est-ce que les gens cherchent ? Tu peux me le dire, toi, Jack Garamond ? Pour le moment j'ai seulement envie que tu m'embrasses, parce que ma petite fille dort, parce que ce whisky est juste mélangé correctement aux glaçons, parce que je suis malheureuse et que si je continue à parler, je vais éclater en sanglots ! Je veux seulement que tu m'embrasses et après je retournerais chez moi! J'ai simplement besoin d'être seule. Je ne me suis jamais sentie aussi seule qu'avec quelqu'un comme toi. Maintenant pose ton verre et embrasse-moi!
Je l'avais embrassée et aujourd'hui j'étais là , avec ce petit livre bleu à la main, dans cet appartement vide, et Frieda qui me regardait, désolée.
- J'étais dans une espèce de clinique, Frieda! dis-je.

Les flics m'avaient ramassé dans le bureau de ce type, rue de Washington. Il racontait partout que j'étais devenue une bête féroce, et que tout ce que voulaient les gens, c'était la paix et se débarrasser de moi. Je lui devais pas mal d'argent, parce que toutes ces années il avait payé pour que j'écrive pour lui. Je l'avais fait. Et tous les mois je lui signais une reconnaissance de dettes. Ça se faisait entre amis ou entre gens de bonne volonté, comme il disait. Chaque fin mois ça recommençait et il fallait que je boive un peu plus pour grimper ses trois étages et entrer dans son bureau. La dernière fois, je n'avais pas bu une goutte depuis des jours et je lui avais apporté la fin de mon travail. J'avais du me battre avec deux ou trois éléphants roses avant de pouvoir ouvrir sa porte.

Je racontais ça à Frieda parce que c'était ce qu'elle réclamait. Mais j'aurais préféré lui dire la vérité; lui parler de Newton et de cette loi d'incertitude. Il y a-t-il quelque chose de plus étrange et de plus beau que de se retrouver avec une jeune femme rousse, dans un appartement vide, et d'essayer de comprendre de quoi sont faits la distance et le mouvement? Avec Barowsky et Saint-Jérôme, nous aurions été heureux d'accueillir une femme et de lui parler d'amour et des espaces vides.

L'alcool nous avait irrémédiablement séparés des autres, l'alcool avait ouvert une faille où la réalité s'engouffrait et brûlait comme un éclair de magnésium. Nous étions devenus malgré nous des hommes nouveaux. J'aurais voulu dire à Frieda qu'il allait falloir vivre dorénavant avec cette Loi qui affirme qu'il est, absolument et pour toujours, impossible de déterminer en même temps la position et la vitesse d'un électron. Le fait même d'observer sa position implique que sa vitesse est modifiée. Inversement, plus on détermine avec précision sa vitesse, plus sa position devient indéfinie!

- Tu as déjà vu un homme d'affaire souriant, dis-je, assis derrière sa table, en train d'allumer un Hamlet n °5, entouré d'un troupeau d'éléphants et d'une flottille d'alligators qui essaient de te coincer dans un coin et t'enlever tes chaussures? Il paraît que j'ai tout cassé! Il y avait Elisabeth aussi, son assistante, elle m'aime bien! Elle aussi pleurait lorsqu'elle a décroché le téléphone pour appeler les flics! Ils appellent ça Delirium tremens! C'est une espèce de réaction chimique qui se produit dans ton cerveau lorsqu'il te manque les deux ou trois molécules que t'apportait ta marque d'alcool préférée. Moi, je savais bien que c'était le monde qui explosait et la réalité avec! J'avais ouvert une porte et leur monde a disparu! Je me suis retrouvé à l'infirmerie du Dépôt, à peu près raide comme un tronc de sapin scié par le travers. Une gentille fille m'a fait deux ou trois piqûres et j'ai respiré la moitié d'une bonbonne d'oxygène. Puis on m'a conduit dans une maison, en pleine forêt, à deux cent cinquante kilomètres d'ici. Elle est tenue par un homme qui s'appelle Enderson, c'est une relation du type de la rue de Washington. Ils se sont arrangés tous les deux et je crois qu'ils ont simplement essayé de me faire la peau ! L'autre a du essayer de se rembourser, c'est pour ça que je n'ai plus de chaise à t'offrir. J'en suis parti ce matin, voilà où j'étais Frieda!
- Ne dis plus rien, Jack ! répondit-elle.

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