Home, sweet home

chapitre V
Alain Claret

J'habitais un immeuble en briques rouges au fond d'une impasse. Le taxi ne pouvait pas tourner dans la rue alors il me laissa à l'entrée. L'impasse était déserte, elle baignait dans une ombre douce et les façades ventrues des immeubles mettaient une lumière rosée sur les fenêtres et le pavé. Il y avait un arbre dans un angle, il était comme nous tous; il avait soif, il avait chaud, il était seul. Il était solidement planté dans le sol et ses branches montaient jusqu'au troisième étage. C'était un des rares arbres du quartier.

Les jours de vent, il frappait aux carreaux de la vieille demoiselle qui habitait là et régulièrement demandait qu'on l'abatte parce qu'il faisait de l'ombre et lui bouchait la vue sur ses voisins. Je posais la valise sous l'arbre, le tronc était rugueux et marqué de cicatrices. C'était un vieil arbre qui avait dôit voir pas mal de choses.

Le quartier avait changé tout autour de lui, il avait vu d'autres arbres passés à la tronçonneuse, des chantiers, des grues. Il avait vu l'immeuble naître et grandir, les pavés recouvrir la terre, les briques lui cacher le soleil. Il avait décidé de continuer à vivre là, au fond de l'impasse. Et ses racines puisaient dans le sol l'eau et les matières organiques. Le sol changeait et lui apportait de nouvelles informations sur ce qui se passait autour de lui. C'était un vieil arbre et il continuait avec ces nouvelles informations et il dressait chaque été ses feuilles jusqu'au troisième étage. Je m'appuyais un instant au tronc et je me mis à l'homme étendu mort dans cette avenue du quatorzième arrondissement. Peut-être que l'arbre le savait, peut-être que ses racines lui avaient apporté la nouvelle.

Puis je me remis à penser à Enderson: "Vous vous rappelez ce qu'il s'est passé hier soir Garamond? Vous êtes sorti du réfectoire, vous vous êtes mis à crier que vous alliez chercher Madame Enderson si jamais elle existait. Vous l'avez traitée de buveuse d'eau et de viande à médicament... Oui! Puis vous avez foncé dans le couloir avec Barovsky et celui que vous appelez Saint-Jérome... Vous êtes une sorte de leader pour tous ces gens et ça nous pose pas mal de problèmes..." Vous pouvez me détacher? " Qu'est-ce que vous avez après ma femme? " Elle existe vraiment? " Oui, elle existe et alors? Je repris la valise et je traversais la cour.

Pour atteindre l'escalier B, il fallait longer une allée étroite qui desservait une imprimerie désaffectée. J'avais acheté cet appartement il y a plusieurs années alors que j'étais en fond. A cette époque-là, l'imprimerie marchait encore. Mon appartement était au-dessus des ateliers et la nuit je pouvais entendre le cliquetis léger des machines. C'était comme un bruit d'eau continu et apaisant. De mes fenêtres, le jour, je voyais les ouvriers sortir les palettes chargées de brochures, d'affiches ou de revues. J'entendais leurs éclats de voix lorsqu'ils s'asseyaient en rond sur le pavé, pour fumer une cigarette au soleil. Ils étaient figés, avec des accents traînants, des visages rougeauds et sympathiques. Ils portaient des bleus de travail marqués de cambouis et artistiquement reprisés. Vers midi, ils s'installaient sur les palettes et mangeaient dans leurs gamelles en se passant un litre de rouge. Puis tout s'était arrêté, je ne sais pas si ça avait commencé chez eux ou chez moi. Les vitres de l'atelier étaient couvertes de poussière, elles manquaient par endroits et l'on pouvait voir l'intérieur noir de crasse et jonché de papiers et les machines luisant doucement dans l'ombre comme les entrailles d'un monstre mécanique. Je pris l'escalier, il sentait l'encaustique et le repas de midi; il y avait du poisson au rez de chaussée et une viande en sauce au premier. J'arrivais devant ma porte et je posais la valise. Je me rendis immédiatement compte que la serrure avait été forcée. La clef coinçait et de petites éraflures marquaient le bois près du verrou de sécurité.

C'est à ce moment-là qu'il faut cesser de jurer et réciter une petite prière si vous en connaissez une, parce que vous allez devenir inévitablement le petit propriétaire épargnant qui a peur pour ses meubles et ses souvenirs, et qui est près à faire pendre une demi-douzaine de loubards de banlieue pour retrouver sa brosse à dents, là où il l'avait laissée: dans son verre et du même coté que le dentifrice. Je forçais comme un malade sur la serrure et en même temps je pensais à des nappes blanches, des lumières tamisées. Je voyais des nappes damassées couvertes de vaisselle fine, des verres de cristal à moitié emplis d'un vin rubis odorant, une banquette de velours rouge et des voix de femmes, claires et brillantes, des serveurs en habits noirs et un bel automne alors que monte le brouillard derrière les vitres...

La porte s'ouvrit avec un craquement sinistre, je me mis à penser à Frieda puis, brutalement, à ce salaud qui habitait rue de Washington. Et je rentrais chez moi. Ma vieille brosse à dent était toujours à la même place. Il y avait aussi un matelas dans la chambre, une petite table et une chaise dans le living. Tout le reste avait disparu. J'étais planté là, la valise au bout du bras, à regarder la lumière qui jouait sur le parquet. Il n'avait jamais été aussi net, aussi nettoyé, même la trace des meubles avait disparu, il brillait de mille feux, il sentait la cire épaisse et le chiffon de laine. Les vitres étaient merveilleusement propres, les rideaux s'étaient envolés et l'arbre au milieu de la cour semblait me faire des petits signes d'amitié du bout de ses feuilles. Je fis encore une fois le tour de l'appartement, tout était dans le même état; vide et méticuleusement propre. Sur la paillasse de l'évier, dans la cuisine, je trouvais une feuille de papier rose à l'en-tête d'un certain J. de Boisrond, Huissier de Justice à Paris. Le papier rose expliquait que dans le cadre de la Loi, il avait été procédé à la saisie-exécution de mes biens en la présence d'un serrurier, du maitre-justicier, et du commissaire de police de l'arrondissement. Le papier datait de trois semaines et le robinet qui gouttait avait commencé à le délaver.

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