La Mort visite Montparnasse

chapitre I
Alain Claret

Il était étendu, raide mort, les jambes noires du pantalon et les pieds chaussés de fines espadrilles grises à semelles de corde, dépassant sous le capot de la voiture. La femme, à moitié allongée sur le trottoir, sanglotait dans les bras d'un agent de police.

De temps en temps elle tournait la tête et la vision des deux jambes inertes qui avaient brusquement poussé sous le ventre de sa voiture la rejetait en arrière, frappant le trottoir de ses petits bras maigres, la tête enfouie contre l'uniforme du flic comme si elle lui mordait l'épaule.

On eut dit un gros requin grisâtre échoué au milieu de la rue, occupé à avaler sa proie, sans s'occuper du fait qu'il bloquait la circulation et qu'il était aussi incongru qu'une tranche de thon saignante dans la poche de votre veste.

C'était une grosse BMW neuve dont les plaques portaient encore une immatriculation à la craie. Trapue, brillante, elle semblait regarder la foule qui grossissait lentement au milieu de l'avenue. Pleine de morgue et de fiel, elle ressemblait exactement à sa propre photographie qui couvrait les murs de la ville ou à un spot TV: 300 chevaux rangés sous le capot, V12, 250 km/h par rupture de l'allumage à 5200 tours/minute.

Et tout le monde pouvait encore entendre le filet de voix mielleux qui annonçait: "BMW a cherché avec ce modèle à atteindre le maximum qu'un constructeur puisse offrir à un client riche." La femme riche ne sanglotait plus, elle regardait ses paumes et parlait à voix basse, avec un débit rapide et personne ne semblait vraiment l'écouter. Peut-être racontait-elle comment cela s'était passé, peut-être essayait-elle de se justifier ou même de dire l'horreur qui l'habitait maintenant d'avoir frappé un inconnu, un quelconque passant, simplement parce qu'elle avait sorti sa voiture d'un garage de Neuilly pour faire une course ou une visite dans le quartier Montparnasse. Mais ça n'intéressait personne, sinon le Diable probablement.

Un fourgon de police et une ambulance se frayèrent un chemin toutes sirènes hurlantes. Elles contournèrent un autobus vidé maintenant de ses passagers, entourèrent le requin et sa proie dans un miaulement strident, et bientôt une foule d'uniformes et de blouses blanches écartèrent la foule et se mirent au travail. Les uniformes détournaient la circulation à grands coups de sifflet et de gestes nerveux, les blouses se penchaient autour de l'homme et de la voiture, déployant leur matériel avec calme et précision.

*