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Les voleurs de temps
chapitre XXI
Alain Claret
Il y a un moment où quoi que vous fassiez, vous allez souffrir. C'est ce que je me suis dit, en entrant dans la cour, lorsque j'ai vu la porte de l'ancienne imprimerie ouverte, et l'homme qui attendait devant.
J'allais me rendre au commissariat du quatorzième, et je pensais aux larmes de Saint-Jérôme lorsqu'il avait découvert le corps de Barowsky, au visage figé de Bénédicte, aux cris de la femme d'Enderson la nuit qui avait suivi. Je pensais à tout ça et je regardais l'homme qui se tenait à l'entrée de l'imprimerie.
C'était un type malingre vêtu, malgré la chaleur, d'un épais costume de laine. Il se tenait nonchalamment appuyé contre la porte métallique, une main glissée dans la poche de sa veste, et me regardait avancer. Lorsque je fus à quelques mètres de lui, il sortit la main de sa poche, tenant une cigarette, la glissa entre ses lèvres, plongea de nouveau la main dans sa poche qui ressortit avec une boite d'allumettes. Sa main droite pendait le long de son corps, molle et inutile. Il enflamma l'allumette, toujours d'une seule main, alluma la cigarette en faisant une petite grimace. Puis la main et la boite d'allumettes disparurent dans la poche comme un petit animal craintif.
Il avait un visage étroit et blême, rasé de près, des petits yeux noirs larmoyants, bordés de jaune, et des cheveux grisâtres et longs ramenés sur son front pour cacher sa calvitie. Ç'aurait pu être un de ces retraités qu'on voyait le dimanche, dans le quartier, faire la queue au PMU ; mais ce n'en était pas un et je décidais de l'appeler Galilée parce que je me souvenais qu'il avait écrit qu'il est plus simple pour la nature de faire tourner la terre sur son axe que de faire tourner le ciel tout entier autour de la terre.
Galilée sourit et porta sa main jusqu'alors immobile à son front, le doigt tendu, comme s'il soulevait le bord d'un chapeau invisible.
- M'sieur Garamond ?
- Oui ?
- Faut qu'on parle.
Je fus ému de voir cette vieille imprimerie ouverte, même si tout était nu et noir de poussière.
- Qu'on parle de quoi ?
- De queq'chose qui va pas vous faire plaisir ! Voulez pas entrer là d'dans ?
Il désigna du pouce l'intérieur de la grande salle où luisaient les machines.
- Pourquoi pas ! dis-je.
Il y avait un autre homme à l'intérieur. Celui-là était assis et semblait malade. Plutôt gros, l'air mou, il transpirait abondamment et s'essuyait le front et le visage avec un grand mouchoir à carreaux. Il leva ses yeux bleus transparents lorsque j'entrais et me jeta un long regard douloureux. Il portait une espèce de chemise bariolée qui lui tombait sur les genoux et de larges pantalons de treillis, tâchés de cambouis. Il ne se leva pas à mon entrée, se contenta de ranger son mouchoir et de me regarder, la bouche ouverte, d'où s'échappait un sifflement d'asthmatique.
Galilée referma la porte derrière lui et on se mit tous à ressembler aux vieilles machines qui luisaient sous la poussière.
- Comment avez-vous ouvert la porte ? demandais-je.
- Qu'est-ce que ça peut vous faire ! souffla le Gros et il se leva pesamment, la bouche ouverte et le regard implorant.
C'était un ton menaçant et j'aurais du avoir peur. Mais il y avait une chose que ces deux hommes ignoraient ; c'est que pendant des années j'avais vu et entendu cette imprimerie travailler, puis elle s'était arrêtée et j'avais encore vécu des années au-dessus de ce silence. Aujourd'hui elle s'ouvrait de nouveau et il fallait sans doute que j'y entre avec ces deux abrutis pour comprendre les lois de ce monde.
- C'est ce gars de la rue de Washington qui nous envoie, j'crois que vous comprenez ça, M'sieur Garamond ! dit Galilée.
Et il fit lentement un tour sur lui-même, la main droite pendante et l'autre enfouie dans la poche de sa veste.
- Je ne sais pas ce que vous avez fait à ce gars ! dit-il, mais il n'arrête pas de jurer et il perd son sang froid dès qu'il parle de vous !
- Je lui ai fait ce que je vais vous faire à vous ! dis-je en me tournant vers lui.
Le Gros derrière moi se raidit et serra les poings. Galilée leva un peu la tête, méfiant, les yeux plissés.
- C't'à dire ?
- Il y a quelque chose que vous n'allez pas supporter et que ce type n'a pas supporté non plus ! dis-je.
J'entendais dans mon dos le souffle court du gros et je savais que si je faisais le moindre geste, son gros poing fermé allait s'abattre sur mon crâne. Galilée recula d'un pas, il glissa sur le sol cimenté et sortit la main de sa poche. Maintenant, il tenait une matraque courte et noire au bout de ses doigts. C'était un petit cylindre de caoutchouc quadrillé et souple dont l'extrémité rebondie devait être plombée. Il laissa retomber doucement son bras et la matraque vint se nicher contre sa cuisse.
- Faites pas le malin, Garamond ! dit-il.
- Pourquoi est-ce que vous avez peur ? demandais-je. Votre copain transpire tellement qu'il va finir par s'enrhumer.
- Z'êtes une grande gueule ! dit la voix derrière moi.
- De quoi est-ce que vous avez peur ? demandais-je encore.
Galilée hésitait ; ça ne se passait pas comme il l'avait imaginé. Je voyais les muscles de ses mâchoires se serrer et il y avait dans son regard une grande question ouverte.
- Combien vous a-t-il payé ?
Le Gros fit un large tour comme si j'étais entouré d'un cercle de flammes et vint me regarder sous le nez.
- Nom de Dieu de nom de Dieu... gémit-il.
- Combien ?
- On lui doit un service, répondit tranquillement Galilée. On aime rendre service, on n'a pas que des amis dans ce monde...
- Tu parles trop ! dit le Gros.
Galilée lui jeta un regard de travers. Il se rendait compte qu'il parlait trop et qu'il aurait déjà du faire ce qu'il était venu faire, mais il n'arrivait pas à se décider.
- C'est quoi que l'autre n'a pas pu supporter ? demanda-t-il.
- Je suis écrivain, dis-je. J'écris des histoires, n'importe quel genre d'histoires ! Ce type de la rue de Washington m'a payé pour écrire une drôle d'histoire : la sienne. Il ne savait pas où il mettait les pieds ! Quand il a lu son histoire, il n'a pas supporté. Il paraît que personne ne peut supporter son histoire ! Je peux écrire la votre, si vous voulez !
- Je ne comprends rien à ce que vous racontez ! dit Galilée. Elle s'appelait comment cette histoire ?
- Le marché aux voleurs, dis-je. C'était une sacrée bonne histoire !
- On n'a pas le temps d'écouter tes histoires ! dit le Gros et il fouilla dans la poche de son treillis et en ressortit une mince boite métallique. Il me jeta un coup d'œil apeuré, s'essuya le front du revers de la main et ouvrit la boite. A l'intérieur il y avait une seringue munie de son aiguille et emplie d'un liquide blanchâtre. Il y avait aussi un gros élastique noir et deux ou trois morceaux de coton.
- Quelle heure est-il ? demanda Galilée.
- Merde pour l'heure ! demanda le Gros.
- Il est midi une, dis-je, il est midi passé de une minute...
Galilée me regarda avec étonnement et fit un pas vers moi.
- On n'a rien spécialement contre vous M'sieur Garamond, on n'a rien contre personne ! La plupart du temps on ne sait même pas ce qu'on fait, mais comme on dit : si la cause disparaît, l'effet disparaît...
- Tu causes toujours trop ! dit le Gros et j'entendis la boite en métal qu'il tenait à la main, tomber sur le sol et résonner dans l'imprimerie vide.
J'aurais pu réagir et j'allais sans doute réagir mais quelque chose derrière moi attira mon attention. Je tournais légèrement la tête pour jeter un coup d'œil dans la cour et, l'espace d'un instant, je cessais de regarder Galilée dans les yeux.
Je crus que ma tête explosait. Lorsque je le regardais à nouveau, la matraque pendait toujours docilement au bout de son bras comme un petit animal familier. Un brouillard rouge, éclatant, une eau carmine et douce monta de ma poitrine et passa en vague sur mon visage en même temps qu'une onde brûlante qui me coupa le souffle.
J'ouvris la bouche et je glissais avec une infinie douceur contre le ciment sale.
C'était Manon que j'avais vue passer dans la lumière blanche de la cour.
Je ne pouvais plus bouger, je ne voyais plus qu'un noir profond et dansant. Au milieu du bruit de mon cœur qui battait dans ma bouche, j'entendais vaguement les deux hommes remuer autour de moi.
Manon portait un minuscule sac blanc qui se balançait au bout de sa main, elle était toute serrée dans une petite robe blanche que je me souvenais avoir vu porter par sa mère ; et je me demandais par quel miracle le petit corps doré de Passerose pouvait être dans ce morceau de chiffon blanc. Maintenant je la sentais sur moi et je savais que pour cela je ne souffrais pas, et que je ne souffrirais plus. Je sentais son poids sur ma poitrine comme lorsqu'elle avait deux ans et qu'elle me grimpait dessus et se couchait contre mon cou.
Je sentis encore qu'on soulevait mon bras, puis une minuscule piqûre qui me donna envie de pleurer, car elle contenait mystérieusement toutes les sensations que j'avais accumulées dans ce monde, et de nouveau une chaleur douce comme si on frottait mon corps avec de l'huile.
J'entendis le bruit de la rue, j'entendis le moteur de la voiture dans la voix de l'homme qui me demandait l'heure. J'entendis la voix de l'homme de la rue de Washington qui me demandait l'heure en tapant du poing sur son bureau.
J'entendis Barowsky demander pardon à Saint-Jérôme qui pleurait devant la fenêtre ouverte sur la forêt.
Et puis je n'écoutais plus. Je cherchais, mot après mot, une phrase du petit livre bleu. Je montais doucement sur la phrase comme sur un escalier :
« Quand tout système et l'ordre de l'univers lui-même se seront évanouis, quand le hasard sera à son maximum, quand il n'y aura plus aucun lien de cause à effet, lorsque enfin l'univers aura disparu, il n'y aura plus de direction au temps... »
- JE VOUS AI BEAUCOUP AIMÉES... dis-je aux ombres qui s'échappaient de moi.
*
Submitted by parisiana on Thu, 01/22/2004
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