Loufried

This one woman play was written after our production of Alain Claret's play "Hiver à Malte" and never produced. The production envisioned after castings and rehearsals was so overwhelming that we had to let it go.
"Es schadet nichts, gottlos zu sein, wenn man Gott nur wirklich los ist"
Alain Claret

 

Es schadet nichts, gottlos zu sein, wenn man Gott nur wirklich los ist. (1)

Je suis venue vous demander dans quel monde vous vivez.
Mais il serait mesquin de ma part, et peu généreux,
d’être venue simplement vous questionner.
Alors je suis là, aussi, pour vous livrer un secret.
S’il était possible, j’aimerais être votre amie.
Oui, par-delà le temps et l’espace qui nous séparent,
je voudrais sincèrement vous aimer.
Je vous en prie, ne m’en veuillez pas si quelquefois le noir se fait.
Je ne vous vois pas, je ne vous entends pas.
Il y a quelque chose en moi que je ne peux ni voir, ni entendre...
 

Freundin, Wen er liebt, den lockt er gerne - Weit hinaus im Raum und Zeit - Über uns glänzt Stern bei Sterne, Um uns braust die Ewigkeit. (2)

C’est d’une voix anonyme. Les mots sont pour vous,
cette voix est inscrite en moi. Elle passe et me traverse,
elle flotte autour de moi, comme le drapeau où était inscrit le mot LOUFRIED, en grandes lettres noires.
Et le L semblait vouloir pousser les autres lettres et les jeter au vent.

Maintenant il s’agit de ne rien laisser au vent.

En 1931, j’ai écrit une longue lettre à Herr Freud.
Il me restait seulement six années à vivre.
Herr Freud était malade, il relevait d’une opération à la mâchoire
et sa vie était devenue un enfer quotidien.
Il m’a répondu fort gentiment.
C’était une lettre d’hommage et de respect pour son soixante-quinzième anniversaire dans laquelle je m’efforçais, le mieux possible, de dissimuler le secret qui me rongeait.
J’étais ce que l’on peut appeler une vieille femme mais je tenais encore les rênes de mon existence.
Elle était harnachée solidement à des chevaux de poste qui ressemblaient à ces fonctionnaires convenablement nourris, d’une santé approximative mais surveillée, et suffisamment compétents pour faire le travail qu’on leur demande.

Je tenais enfermé un cheval noir et furieux qui claquait le sol de ses sabots, ruait à la moindre odeur humaine, et menaçait d’éventrer les portes si jamais je prononçais son nom.
Dans quel monde vivez-vous?
Je vois un grand lac entouré de forêts.
J’entends un martèlement de sabots sur une terre gelée,
La forêt est en flammes, le feu avale tout, les arbres et la nuit. Il passe à travers le silence comme un train fou.
Un millier de chevaux galopent pour échapper aux flammes.
Des chevaux nus, écumants,
ils se jettent dans le lac d’un seul mouvement, nageant vers la rive, leurs têtes haut dressées, frappant l’eau noir pour vivre encore.
Par dessus le ronflement des flammes, un immense claquement résonne.
L’eau se fige à l’instant, gèle et glace, emprisonnant les bêtes.
Un millier de chevaux sont morts brutalement cimentés par la glace.
Et le soleil qui se lève montre leurs crinières raides, leurs yeux figés, mouvement arrêté, muscles et peau transformés en pierre.
Dans quel monde vivez-vous?

Je suis morte d’une façon étrange.
J’ai travaillé toute ma vie, travaillé dur, je n’ai fait que cela.
Le cinq février mil neuf cent trente sept, ma vie s’est arrêtée quand j’ai dit: Le mieux est que la mort vienne.
Quand je laisse errer mes pensées, je ne trouve personne.
Pardonnez-moi, je vous prie! Il y a-t-il quelqu’un près de vous?
Friedrich Nietzsche m’a dit un jour: Je veux réapprendre à devenir un être humain.
Dans quel monde vivez-vous? Quel genre d’être humain êtes-vous devenu?
Mais j’ai promis de ne pas trop vous questionner.
Je haïssais les hommes. J’aimais leurs yeux et leur voix.
J’aurais pu simplement vivre avec leur voix si j’avais pu la conserver.
J’aurais voulu enfermer leur regard dans un boîtier d’argent pour l’ouvrir dans la solitude et les laisser me regarder.
Puis laisser retomber le couvercle comme on referme une montre.
Lou est un nom maudit. C’est un homme qui me l’a donné lorsque j’avais dix-sept ans.
C’est ainsi que je me suis présentée à tous les hommes que j’ai rencontrés par la suite.
Je m’appelle Louise Von Salomé. Mon père s’appelait Gustav von Salomé, il avait cinquante-sept ans lorsque je suis née.
Il était général, aristocrate allemand. J’avais cinq frères et je vivais à Saint-Pétersbourg.
Un jour que ma mère nageait, je lui ai dit: - Oh! Chère Mouchka, noie-toi s’il te plaît..!
Je suis allée écouter un pasteur protestant, puis je lui ai écrit, puis je suis allée chez lui.
Il me parlait de Dieu en me tenant serrée sur ses genoux, en caressant mes cheveux.
Lorsque mon père est mort, le pasteur a voulu m’épouser. Il devenait pressant, son corps étouffait sa voix et ses yeux.
Alors je l’ai abandonné et j’ai su que ma vie commençait.
J’ai rejeté Dieu lorsque j’ai compris que lui aussi essaierait de devenir mon amant.

O Gnädige Fräulein!
O mes chères demoiselles! J’aimerai vous demander si vous n’avez jamais eu envie de partir sur les routes,
seule avec votre père; vivre comme les gens du cirque avec un boa autour du cou, traînée par un cheval poussif et silencieux.
Vous pourriez traverser la terre entière. Mais où pourriez-vous arriver?
Dans quel monde vivez-vous? Avez-vous encore un corps? Qu’est-il devenu?
Avez-vous visité l’Europe que nous avons décrite? Et que sont devenus nos amis?
Emigrez, émigrez, c’est le conseil que je vous donne.
De vous-même ou de votre pays, des maisons que vous habitez.
L’amour, l’amitié, sont de beaux enfants que l’on voit naître, grandir, puis courir devant vous.
La trahison, la belle, chère, et tendre trahison est la plus fidèle.

Dorthin will ich; und ich traue - Mir fortan und meinem Griff. Offen liegt das Meer, ins Blaue - Treibt mein Genueser Schiff. (3)


Désordre, tout est désordre en moi, à part ce cheval qui piétine. Mein Bruder!
Oui, s’il était possible, j’aimerais être votre amie.
Mais je vous hais trop pour cela.
Je hais jusqu’à la haine que j’éprouve pour vous. N’avez-vous jamais haï?
Sinon que faites-vous dans le noir?
Que celui qui peut briser la glace se lève et parle.
Que celui-là se lève et m’emmène! Alors nous traverserons l’Europe, la tête baissée et les mains enlacées.
Nous irons jusqu’aux anciens parapets en traînant nos chevaux.
Je veux retourner à Prague!

Le 24 avril 1882, dans la Basilique Saint-Pierre à Rome, j’ai rencontré celui qui allait m’enseigner la trahison.
C’est le premier à qui j’ai demandé de me rendre immortelle.
Après il y a eu tous les autres.
Je leur disais: Rendez-moi immortelle! Et qu’aurons-nous en échange? demandaient-ils tous.
Alors je leur répondais: Rien, vous n’aurez rien de moi !
Et ils se transformaient en statue de pierre.
Et sous leurs pieds j’écrivais leur nom, avec les mots: Celui-là m’a aimée.
Imaginez ce que pouvait être l’amour, au printemps 1882, dans la lumière dorée des collines de Rome!
J’attends celui qui se lèvera et me prendra par la main et me conduira le long de vos rues pour que je goûte à la lumière.
Nous irons nous asseoir sous un tilleul, le plus beau, le plus étincelant tilleul mangé par la lumière du petit matin,
et je lui dirai: - Tiens, aide-moi, prend les pierres que je porte:
une poignée de sable pour Paul Rée qui fut un doux ami, un bloc de granit pour Nietzsche, un petit caillou noir et pointu pour Rainer, un peu d’argile pour ce pauvre Andréas et cette brique rouge et usée pour ce cher, vieux, Sigmund.
Je sais bien qu’à ce moment-là, il se jettera sur moi pour arracher les boutons de ma robe.
Je lui dirai calmement: jamais tu ne verras mes seins.
Alors il prendra un air sombre pour ressembler à Baudelaire et répondra: je me moque bien de tes seins, femme présomptueuse !
Ce que je veux c’est le petit éclat de diamant qui est fiché dans ton cœur. Je te tuerai s’il le faut mais je l’aurai, car nous en avons besoin.
Le cheval noir qui nous suit poussera un cri déchirant.
Je me lèverai pour le fouetter. Oui, je le frapperai jusqu’au sang.
Si vous saviez quelque chose de l’amour, vous seriez déjà autour de moi, à essayer de me faire taire.

Quand je suis entrée dans cette église à Rome, j’étais une femme que le servage avait rendue riche.
Riche n’est pas le bon mot. Un mot plus juste serait propriétaire.
J’étais propriétaire de la Réalité.
Dans mon adolescence, mes démêlés avec Dieu n’étaient que discussions et atermoiements, lutte de pouvoirs, ambitions feutrées au sein du Grand Syndicat de la vie.
Il me suffisait d’ouvrir la fenêtre de ma chambre pour constater que le monde était là et fonctionnait correctement.
Il n’était pas nécessaire d’ouvrir la fenêtre, mais je le faisais parce que j’étais une femme curieuse et libérale.
A ce moment-là, l’Europe semblait être un grand jardin et je voulais connaître les jardiniers, leur offrir à boire, et regarder leurs grosses mains avec des veines saillantes, comme du raisin mûr et gonflé.
Si jamais me traversait l’esprit ce que ces mains pouvaient faire sur moi; je mettais sur mes lèvres ce sourire doux et froid qui m’avait tant aidé dans les salons de Saint-Pétersbourg.
Assurée de la solidité du monde, je décidais de sortir de ma chambre et de continuer la route après le tournant. J’avais vingt et un an.
J’écrivais alors: Certes, comme on aime un ami, je t’aime vie énigmatique - Que tu m’ais fait exulter ou pleurer...
Et un jour je fis fouetter un cocher ivre qui refusait de me prendre.
Il criait: - Là où tu vas, il n’y a pas de bordel pour Dames! Le monde entier est un bordel pour Dames!
Je me rendis rapidement compte de deux choses en gagnant l’Italie.
La première était qu’il y avait en moi quelque chose qui ne m’appartenait pas, que je ne pouvais ni maîtriser, ni satisfaire.
La seconde, que l’esprit soufflait sur l’Europe et que je n’aurai de cesse avant que je n’en trouve la source et qu’il ne m’appartint.
Mon premier guide fut Paul Ree, un philosophe doux comme l’un des serfs de ma Russie natale.
Il hésitait entre les deux mondes.
Celui de la pensée pure et glacée et celui des salons aristocratiques où la même pensée se distribue comme les cartes dans une partie de whist.
Il devint amoureux de moi et s’évanouit un soir lorsque quelqu’un déclara devant moi qu’il était juif.
Ce sont amis que vent emporte...
J’allais le rejoindre un matin de printemps à la basilique Saint-Pierre de Rome.
Il travaillait dans une petite chapelle, griffonnant presque à genoux sur un prie-Dieu.
Alors Friedrich Nietzsche entra.

Avez-vous jamais vu un vieil alligator paressant dans l’eau tiède d’un marais, à demi enfoui dans la vase, le regard plissé tourné vers le zénith?
Ou un arbre dressé sur un piton rocheux, agrippé à la roche, la moitié de ses racines pendant dans le vide, un coté brûlé par la foudre, l’autre tendu vers le soleil?
Tel était Nietzsche lorsqu’il est entré dans la lumière plombée de l’église.
Mais à ce moment-là je n’ai vu que ses mains longues et fines et les yeux aveugles qu’il posa sur moi.

Hier saß ich, wartend, wartend, - doch auf Nichts,
Jenseits von Gut und Böse, bald des Lichts
Genießend, bald des Schattens, ganz nur Spiel,
Ganz See, ganz Mittag, ganz Zeit ohne Ziel. (4)

L’Übermensch, le Christophe Colomb de la Nouvelle Morale était un être affamé, miné par le désir comme les marins par le scorbut.
Qui venait fracasser sa proue contre la chair dorée d’une jeune fille de vingt et une années.
Oui, celui-là je l’ai tué et bien tué.
Oui, de cela je suis responsable, et de cela vous serez responsable jusqu’à la fin de vos jours.
Car que pensez-vous que je puisse être sinon, maintenant, une partie de vous?
Tendez-moi la main! Sentez comme ma paume est chaude et douce!
Touchez votre main, vous sentirez la mienne.
J’approche, je suis là, je suis près de vous.
Le parfum dans votre cou, c’est le mien, là, sous votre oreille.
L’ombre derrière moi n’est que la robe noire du cheval qui piétine.
Celui-là je l’ai aimé, celui-là m’a rejetée.
Bientôt vous aussi, pourrez dire ces mots.
Car ils ne sont pas écrits sur le sable ou dans la mémoire d’une vieille femme folle.
Ceux-là sont écrits dans l’Histoire et l’Histoire entre nous est une affaire commune.
Ceux-là ont fait l’Europe aux anciens parapets...

J’ai embrassé Nietzsche au sommet du Monte Sacro, le 5 mai 1882.
Alors qu’il me parlait, avec des larmes dans les yeux, et les signes manifestes de la terreur la plus profonde, de la prophétie de l’Eternel Retour.
J’ai bu l’esprit dans sa bouche et je l’ai repoussé.
Words Words Words disais-je en descendant le chemin, serrant l’esprit contre ma poitrine.
Maintenant l’esprit est en moi, je suis enceinte de ses œuvres.
Le soir dans un salon, près d’une cheminée, j’ai serré la main de Paul Ree, j’ai regardé le désir monter dans ses yeux et ma bouche contre son oreille ; je lui ai dit: - Nietzsche m’a embrassée, Nietzsche veut m’épouser. Tue-le et je serais ton esclave.
Pourquoi? a-t-il crié.
Sais-tu ce que le monde fera de toi? Sais-tu ce qu’il fera de lui? Ne veux-tu pas être un héros? Ne sais-tu pas comment les héros sont aimés?
Paul Ree a posé sa tête sur mes genoux, sa main étreignait ma cuisse sous le velours de la robe. Je me suis penchée vers lui et j’ai senti l’odeur de la peur et du désir et j’ai chuchoté en glissant ma main sur son sexe: - Tue-le et je serais à toi!
Tout fut arrangé, nous allâmes à Lucerne.
Durant le voyage, je contemplais les deux hommes vêtus de noir qui me faisaient face et je me disais: ceux-là sont des errants.
Ils sont pauvres, mal vêtus, la plupart du temps ils ne savent où dormir, ils se nourrissent de n’importe quoi et pourtant l’esprit souffle en eux.
Pourquoi faut-il que l’esprit soit donné aux errants? Alors que nous-mêmes pourrions lui construire une chapelle, une université digne de lui !
Mais l’esprit habite les vieux vêtements, la faim. Il vit dans l’angoisse et le dénuement.
Et je voyais ces hommes vêtus de noir et je leur demandais: pourquoi l’esprit ne se révolte-t-il pas?
Depuis que le monde est monde, répondit Nietzsche, l’esprit le traverse comme un jeûneur qui ne trouve rien pour satisfaire sa faim.
Ree ne parlait pas, la peur et le désir le faisaient transpirer.
Alors, pour lui donner du courage, je frottais doucement ma bottine contre son pied crispé.
Ce jour-là, Nietzsche voulût que l’on nous prit tous trois en photographie. Donnons quelque chose de nous au Diable, dit-il, il le mérite aussi.
J’acceptais et trouvais l’idée belle parce que je savais que le lendemain il allait mourir.

Vous connaissez cette photographie où je suis accroupie dans une petite charrette, un fouet à la main.
Où Nietzsche et Ree sont attelés comme deux chevaux jaloux.
Ce que vous ignorez; c’est qu’avant d’entrer chez le photographe, Ree avait dit à Nietzsche en lui serrant les mains: - Demain nous nous battrons en duel et je te tuerai!
J’étais furieuse!
Je ne pensais pas à un duel mais à un assassinat. Ree m’avait trompée.
Je ne voulais pas voir Nietzsche mourir dans l’herbe fraîche du petit matin, une blessure pourpre tachant sa chemise immaculée, les yeux tournés vers l’Au-delà, ses lèvres roses laissant passer une phrase sublime !
Je le voyais tomber comme un cheval battu. Les jarrets coupés devant une foule qui crie, lapidé par des ombres longeant les murailles, une pancarte sur la poitrine disant: Ecce Homo !
En m’aidant à monter dans la charrette, Nietzsche me dit:

Geist ist das Leben, das selber ins Leben schneidet. (5)

M’accrochant à son épaule je lui chuchotais: - Tue-le et je serais à toi !
Il me tendit le fouet et me dit: - De quelle étoile sommes-nous tombés pour nous rencontrer ? Ne comprends-tu pas qu’il est déjà mort ?
Cesse de le regarder et son fantôme retournera à l’Ether. Que me donneras-tu si je lui ôte la vie?
Je me crucifierai pour toi dans le lit de ton auberge.
Que cherches-tu?
L’éternité!
Ree s’approcha, livide, et Nietzsche lui dit: - Prend ta part de douleur et attelle-toi à la charrette.
Lorsque le photographe apparut et glissa sa tête sous le voile noir, Nietzsche sortit de sa poche la petite dague vénitienne qui lui servait à couper les pages des livres, et la pointa dans le dos de Ree.
Paul Ree se crispa et Nietzsche dit entre ses dents: - Ne bouge pas! Regarde devant toi, regarde l’éternité!
Et il la regarda et il la vit et il perdit tout courage.
A cet instant j’ai su qui vous étiez et le pouvoir que vous aviez.
A cet instant j’ai choisit mon camp.
Et maintenant, malgré le noir, je suis venue vous dire qui vous étiez.
Ainsi l’un glissera de la montagne comme un caillou sous le pas d’un cheval.
Ainsi l’autre deviendra fou.
Mais nulle montagne ne peut vous faire glisser.
Il n’y a pas de folie qui résiste à l’éternité.

Alles glänzt mir neu und neuer,
Mittag schläft auf Raum und Zeit:
Nur dein Auge - ungeheuer
Blickt mich’s an, Unendlichkeit! (6)

Le 1er novembre 1886, je me suis fiancée à Friedrich Carl Andréas.
Il était l’antithèse exacte des hommes que je fréquentais.
C’était un prêtre sans habit qui officiait au milieu de nous une cérémonie qu’il ne comprenait pas.
Il aurait pu être mon père mais il ne l’était pas. Il était à quarante ans comme un enfant fatigué qui a trop longuement étudié son alphabet.
L’avant-veille de nos fiançailles alors que nous déjeunions, je lui dis que je l’épouserai, que je dormirai près de lui, mais que je ne serai jamais à lui.
Il était brun et barbu avec des yeux perçants, sa barbe bouclée lui donnait toujours l’air de sourire.
Quand j’eus fini ma phrase, il prit avec un grand calme le couteau posé près de lui et l’enfonça profondément dans sa poitrine.
Le médecin qui vint me soupçonna longtemps d’avoir voulu le tuer, mais avais-je besoin de mon bras pour frapper? Qu’en pensez-vous?
Une autre fois, un après-midi de mai, je m’étais endormie sur un large divan devant la fenêtre ouverte. Le printemps éclatait dans les arbres du jardin.
Mon mari vint s’allonger près de moi.
Je rêvais à Paul Ree qui m’avait quittée à l’aube d’un matin d’orage, lorsque je lui annonçais mon mariage, me laissant un mot à demi froissé où il avait écrit: S’IL TE PLAIT NE CHERCHE PAS.
Je rêvais à ces mots, ils se transformaient en petites bêtes qui grimpaient sur mon corps, prenaient possession de moi.
L’une fouillait ma gorge, je la repoussais.
Alors j’entendis un râle et je me réveillais.
Je vis le visage de Carl Friedrich tout près de moi, et mes deux mains autour de son cou qui l’étranglaient.
Ce que je vis, les yeux dans les yeux, tout près de moi, inoubliable à jamais: un visage.

S’il vous plaît, aidez-moi.
Je vous le demande, aidez-moi!
Je suis éternellement fidèle aux souvenirs; je ne le serai jamais aux hommes.
J’avais l’impression que ma vie se passait à coté de moi, si près que je pouvais la toucher et la regarder, si près de moi comme des passants sur le trottoir. Si près, à cette infinie distance.
Un jour, j’ai vu un enfant dans un jardin comprendre que son père était cet autre qu’il ne serait jamais.
Il fit cette découverte accidentellement, en jouant avec ce que la saison avait laissé sur le sol: des feuilles et des brindilles, des cailloux tachés de boue et d’eau...
Il jouait avec la surface de la terre.
Son père était debout, réfléchissant à quelque chose qu’il ne pouvait confier à l’enfant.
Et l’enfant sentit alors qu’ils étaient tous deux à la surface de la terre. Et que même si son père paraissait si grand qu’il semblait pouvoir attraper les nuages; les feuilles et les brindilles, les branches mortes des arbres, les fleurs qui séchaient au milieu du gazon, existaient pareillement et pour l’un et pour l’autre...
L’enfant en conçut une solitude si grande qu’il se mit à pleurer appuyé contre un arbre.
L’homme se pencha et emporta l’enfant. Je les vis s’éloigner, l’un parlant à l’autre.
L’enfant consolé, volait entre ses bras.
Regardez-moi.
Je ne vous parle pas de ma vie,
Je ne parle pas de mes souvenirs!
J’essaye de vous dire de quoi sont fait ces souvenirs.
Car enfin, les vôtres, sont-ils fait d’autre chose?
Aidez-moi !

A vous regarder ainsi, je revois ces années où assise devant Friedrich Carl Andréas, je mesurais le parcours de la lumière sur son visage.
J’ai perdu toutes ces années à essayer de dresser le catalogue des liens et des différences entre les hommes et les femmes.
Je voulais aussi parler des femmes.
Mais elles m’étaient plus étrangères que si elles avaient vécu dans la matière noire de l’univers.
Je n’ai parlé que de moi et du masochisme régnant sur le monde.
En ce temps-là, j’avais un mari, assis dans l’ombre comme vous l’êtes maintenant.
J’avais un amant que je retrouvais dans des auberges de campagne avec qui je fêtais dignement le plaisir et les corps. J’aimais, la nuit, crier dans la chambre et au petit matin marcher pieds nus dans l’herbe mouillée.
Je faisais des voyages.
Chez moi, au milieu de la nuit, je ricanais lorsque j’entendais Friedrich Carl se lever, et pieds nus sur les carreaux glacés, aller retrouver notre gouvernante.
Il lui fit un enfant que j’accueillais avec grâce.
Zemeck, mon amant, fit ce qu’il put pour me séparer de Rainer Maria Rilke et réussit très bien.
Je n’aimais plus caresser les poètes.
En voulez-vous encore?
Voilà la réalité.
Et cette réalité, vous la connaissez aussi bien que moi.
J’ai trop aimé, je vous hais, j’ai fait ce monde là.
Je suis venue vous dire que je n’en étais plus fière.
Beauté, Gloire, Richesse! Venez toucher votre héritage!

Bin ich denn das Allgemeine,
Bin ich nicht Alles, wenn ich weine, und du der Eine, der es hört? (7)

Oui, à cette époque, en Europe, le fantasme a couché avec l’idéalisme.
Mais en même temps, il tuait tous ceux qui portaient le drapeau de la réalité.
Alors votre monde est né.
Dans quel monde vivez-vous?

C’est dans le courant octobre 1912, que je fis connaissance de Herr Sigmund Freud et de la femme qui pleurait.
Herr Freud me posa beaucoup de questions sur mon passé et sur ma vie. Je lui mentis sauvagement mais ces mensonges n’eurent pas beaucoup d’effet car pour cet homme, les barrières entre la vérité et le mensonge étaient plutôt floues et malléables; et avec lui j’eus souvent l’impression d’être assise derrière une vitrine, sous le feu d’un projecteur, dans un quelconque magasin d’antiquité.
L’étude de la psychanalyse fut la plus grande joie de ma vie.
J’ai, dans cette activité, écrit et dit beaucoup de bêtises et je ne peux comprendre que personne n’eut un jour l’idée de me mettre dans un sac et de me jeter à la rivière. Mais tout le monde fut très bon pour moi et je pus rendre quelques services aux uns et aux autres, dans cette période de rupture, de ressentiment et d’adoration pour la volonté de puissance qui germait dans ce cercle Viennois...
J’entends cette femme qui pleure.
Près d’une cheminée là-bas, dans le petit salon tendu de rouge, une jeune fille pleure.
Je vois, par-dessus l’épaule noire de l’homme qui me parle, sa tête penchée, enfouie dans ses mains.
Nous sommes à Berlin, je rentre à Göttingen en venant de Vienne. Il est tard, l’hiver meurt dehors.
Mon amie Ellen m’a entraînée ici et j’ai vu le salon rouge et l’épaule noire de l’homme et j’ai pensé que le noir et le rouge étaient les couleurs du Diable! Le Diable était quelqu’un que j’avais envie de connaître depuis très longtemps.
Jusqu’à ce jour, je n’avais senti que son souffle et son haleine noire.
L’homme parlait et j’ai mis ma main sur son épaule et je lui ai demandé: Qui est cette jeune fille? Oh! me dit-il, c’est Félice. Elle vient de se fiancer.
Mais pourquoi pleure-t-elle ainsi.
Mon Dieu! dit-il, personne ne le sait. Elle est ainsi depuis qu’elle est fiancée à un jeune homme de Prague. Elle n’a rien changé à ses habitudes, elle sort, elle travaille, elle voit ses amis, mais elle fait tout en pleurant!
Je m’approchais.
Sitôt franchie la porte, le bruit des rires et des conversations s’estompa, remplacé par les sanglots de la jeune fille. J’ai senti quelque chose se briser à l’intérieur de moi.
Comprenez-vous? J’étais devant cette jeune fille qui pleurait, comme vous êtes maintenant devant moi.
J’entendais mes propres sanglots que je ne connaissais pas.
Je me suis penchée vers elle, j’ai détaché les mains de son visage. Elle résistait mais je l’ai forcée, plus violemment que je n’aurais voulu.
Alors elle attendait les yeux levés vers moi, comme si je devais la gifler. Alors je l’ai giflée.
Qu’as-tu? lui demandais-je. Qu’est-ce qui te fait pleurer ainsi?
Mon Dieu! gémit-elle. Faites que cela cesse enfin!
Vous devez m’imaginer telle que je me voyais dans le haut miroir de la cheminée: grande, belle, le corps dressé comme un navire abordant la mer, sûre de mes mouvements et de mes pensées, une fourrure blanche jetée sur mes épaules, comme l’éternelle caresse d’un animal mort.
Suis-moi! lui dis-je. Je la traînais par le poignet à travers la pièce et la rue jusqu’à mon hôtel.

C’était une jeune fille quelconque mais elle était possédée par la vie.
Ecoute-moi, lui dis-je, tu te tords sur toi-même comme un animal happé par un piège. Que t’est-il arrivé?
Le Diable est amoureux de moi, répondit-elle.
Le Diable! Ne dis pas de bêtises! Sèche tes larmes et cesse de trembler !
Mais elle continua de plus belle. Et bizarrement, ses larmes et ses gémissements ne l’empêchèrent pas de parler, comme ils ne l’empêchaient pas de vivre.
Comment s’appelle ton démon? lui demandais-je.
Il se nomme Amschel.
Et où vit-il?
A Prague, dans la vieille ville, au pied de la Moldau! Il m’écrit chaque jour, nous sommes fiancés. Et tout à l’heure un télégramme! Ecoutez:

Aus dem Gründe der Ermattung steigen wir dunkle Herren, welche Warten, bis die Kinder sich entkräften... (8)

Je connaissais tous les démons de la terre mais aucun qui se nommait Amschel.
Je voyais cette jeune fille si profondément troublée que j’en devins jalouse.
Pourquoi pleures-tu ainsi, tu es jeune, tu es fiancée, tu vis dans une belle ville, que fais-tu de ta vie?
Je m’appelle Félice, je suis dactylographe.
Elle avait un corps de paysanne, un petit visage rond, et des mains blanches avec de bizarres doigts pointus.
Je me mis à la haïr comme je vous hais maintenant. Je l’insultais à voix basse en lui tenant les mains.
Livre-moi ton secret animal ! Dis-moi ce qui te ronge. Je veux sentir cette tempête t’abandonner et monter jusqu’à moi.
Regarde-moi imbécile! Je suis vieille mais je n’ai pas encore fait assez souffrir.
Je veux que celui qui t’aime ainsi me regarde et baisse les yeux.
Alors elle me conta son histoire.
Elle avait rencontré un jeune homme étrange, un soir à Prague, Lors d’une visite chez des gens qu’elle connaissait à peine.
Un homme grand et maigre, vêtu de noir, le visage acéré, avec des yeux noirs proéminents, mobiles comme ceux d’un rat. Il ne lui dit rien de la soirée mais ne cessa de la regarder. A un moment il lui montra un plan de la Palestine et lui parla d’un voyage qu’il voulait faire et qu’elle pourrait faire aussi avec lui. Il la raccompagna à son hôtel et tout le long du chemin, elle eut peur qu’il ne se jeta sur elle et la déchira de ses mains maigres, pour l’abandonner nue et sanglante contre un mur de la vieille ville. Mais l’homme se contenta d’écarter le brouillard et de flotter avec lui. Il la quitta devant sa porte, lui souhaitant le bonsoir, et disparut mélancoliquement au tournant de la rue.
Mais à son réveil le lendemain, la première chose qu’on lui donna, avant même son café, fut une lettre de lui.
Et depuis cela n’a pas cessé.
Il lui écrit tous les jours, quelquefois plusieurs fois par jour. Elle ne l’a revu qu’une fois, brièvement, sans qu’il ne lui dise plus que deux ou trois mots sans importance.
Mais dans ses lettres, il déverse un torrent de vie que rien ne semble pouvoir arrêter. Il remplit de sang chaud tous les corps exsangues.
Il brise avec ses mots toutes mes joies et toutes mes peines, je n’ai plus rien à moi.
Mais de quoi te parle-t-il enfin?
De la douleur, de la souffrance et de l’humiliation de devoir souffrir.
Maintenant je suis fiancée et bientôt je vais devoir me marier. Ma vie est devenue un lent éboulis que je parcours montée sur ce cheval noir.

J’écrivis à Maria Rainer Rilke,
Je lui dis: j’ai besoin de toi, viens! Il accourut.
Alors nous partîmes pour Prague.

Langweile, - Lange, lange, längste Weile,
Das also heißt hier: Ewigkeitplasier. (9)

Où allons-nous? demanda-t-il, je suis triste et fatigué, je t’aime et tu ne m’aimes pas. Plus j’écris et plus je sens le poids de cette terre peser sur mes épaules...
Nous allons rendre une visite, lui dis-je, nous allons à Prague.
Mais c’est le pays des vampires et des bohémiens, qui allons-nous voir?Nous allons visiter le Diable.
Der Teufel!
Oui, je lui ai écrit pour lui annoncer notre venue.
Lou! Lou! Lou! je suis fatigué de traverser l’Europe, de jeter mes valises dans une chambre d’hôtel!
Viens! lui dis-je, ce démon est un homme, un poète, un écrivain tragique...
Quel est son nom?
Il se nomme Amschel.
Pourquoi n’y vas-tu pas avec le docteur Freud?
Herr Freud a trouvé son démon depuis bien longtemps et il ne serait pas d’accord avec ce que je veux faire.
Lou! Je suis fatigué. Que veux-tu? Que désires-tu?
Je veux que ce démon devienne amoureux de moi! Je veux qu’il me désire, alors je le tuerai. Allons à Prague tuer Amschel.
Lou, je ne veux plus être ton complice, je ne veux plus rien savoir de tes actes.
Tais-toi, tu es mon amant. Viens, je te donnerai du plaisir.
Je suis fatigué et tu es une vieille femme!
Le plaisir ne cesse pas avec la jeunesse. Viens, le travail m’attend.
As-tu bien écrit? As-tu bien travaillé?
Non, je souffre trop.
As-tu vu le médecin Viennois que je t’ai envoyé?
Non, non! Lou! Ai pitié!
De qui? De toi ou de Amschel?
Tu dois me suivre, je me suis chargé de ta faute. Les hommes s’agitent en vain, toi tu as vu la beauté.
Suis-moi, je suis ta mère, allons chercher un père pour toi. Après tu seras riche et aimé, après tu pourras vivre.
Vivre! dit-il. Dans quel monde devrais-je vivre?
Viens!

Ja! Du bist nicht ein Ziel für mich, Du bis tausend Ziel... Und ich... führe Dir alles zu bei meinen Direntgegengehn. (10)

Et nous arrivâmes à Prague.

Demandez à la poussière,
Demandez-lui qui est Lou.
Demandez au noir.
Au ciel, une nuit d’été, lorsqu’il arrive que la courbure de l’espace rejoigne la courbure que vous faites sur la terre, pieds plantés dans le sol, cou étiré, l’oeil comme un phare dirigé vers les ténèbres.
Certaines des étoiles qui nous éclairent sont mortes depuis longtemps.
Amschel parlait une langue que je ne comprenais pas.
Mais quelle est la langue enfouie en vous?
Entourée de barricades et de plaintes.
Ecoutons le silence.
Rainer?
Rainer Maria Rilke?
Où es-tu mon enfant?
Il a peur du voyage, il ne dira rien.
Il a peur du père que je lui ai donné.
Il a peur de celui qui nous a rejetés.
Crie! Allez crie!
Crie mon enfant, sinon je crierai pour toi!
Ecoutons le silence.
Le cheval est trop noir, la mer démontée.
Le vent siffle dans les arbres. Oh! Qu’allions-nous faire?

O Seligkeit der kleinen Kreatur
Die immer bleibt im Schosse, der sie austrug. (11)

Rainer, ne lui dit pas ça, tu sais ce qu’il répond:
Laissez-moi retourner au monde des insectes,
Laissez-moi devenir une pierre comme le coeur que vous portez en vous.
Je ne suis ni le fleuve, ni le pont, ni la barge emplie de graviers qui cogne doucement contre le quai.
Je suis le parapet du pont, le pilier, la mouette à tête noire qui gémit au-dessus de vos têtes.
La chambre est noire, le monde est blanc, au-dessus passe le ciel avec ses trains de nuages.
Encore au-dessus, ce qui était et ce qui n’est pas encore.
Pourquoi ne courbez-vous pas la tête, homme de peu?
Je vous vois passer comme des chiens errants, le cou dressé parce qu’ils ont le ventre plein,
Mais au tournant de la prochaine rue, ils seront de nouveau affamés, couverts de gale, le corps et les pattes tremblantes!
Je mordrai ma langue jusqu’au sang pour ne pas prononcer la parole dont vous êtes affamés.
Le travail que je fais pour être moi-même est plus douloureux que tous les travaux où vous souffrez pour élever le monde!
Et si je ne puis être, comment serez-vous?
Et si on laissait les nuits atroces aller jusqu’au jour, dans quel monde vous dresseriez-vous?
Si je n’étais le Veilleur, le Gardien, celui-là cloué à la nuit comme sur une planche?
Et c’est ainsi que vous frappez à ma porte encore couverts de la poussière du voyage?
Encore chauds de l’haleine de Prague!
L’homme aux doigts tachés d’encre avec sa figure couleur de craie,
La femme avec ses pensées écrites sur son corps, comme les écailles sur la peau du lézard.
Retournez à Berlin, je ne veux pas de vous!
Il n’y a ici que silence. Ce n’est pas moi qui parle, c’est mon plancher qui craque, c’est la bûche qui se fend dans l’âtre où l’a placée ma mère!
C’est la bonne qui rit.
C’est l’enfant du voisin qui tousse et qui se plaint.
Laissez-moi, il est l’heure, ma tête réclame sa douleur.
Ma pensée va aller avec le pas des chevaux qui marque le pavé.
Und so weiter...
Voilà ce que murmure le cheval noir,
Voilà ce qu’il répond.

Voilà le père que je t’ai donné, enfant incestueux.
Voilà Rainer pourquoi je suis devenue vieille, pourquoi j’ai traversé ce siècle, une main appuyée contre un mur qui s’effritait, l’autre serrant un caillou ramassé à sa porte.
Rentrez chez vous et déchirez vos livres,
Ma peine est plus grande que les mots qui les font.
Peut-être m’aimait-il?
Oui, peut-être m’aimait-il!
Rainer, tu es né avant lui, tu es mort après lui.
Demandez à la poussière,
Demandez qui est Lou!
Oui, j’ai cherché l’éternité.
Et je demandais:
Est-ce que la puissance et l’argent donnent l’éternité?
Demandez à l’herbe des prairies et aux troupeaux qui paissent! me répondait-on.
Est-ce que l’amour donne l’éternité?
Demande à la pluie qui ronge les rails posés sur la terre! me répondait-on.
Est-ce que la haine donne l’éternité?
Oui, viens visiter nos tombes! me répondait-on.
Et le plaisir?
Oui, caresse-moi! cria la foule.
L’esprit?
Recule-toi et laisse-nous travailler! me répondait-on.
Un mendiant s’approcha de moi et me dit: Connais-tu les vices des esclaves?
Mais je m’enfuis et allais vers un vieillard couché sur une civière.
Un cheval lui était passé dessus, sabots et charrette emportant ce qui lui restait de vie.
Je me penchais vers lui et il chuchota à mon oreille:
Es-tu celle que Nietzsche maudit?
Oui, je suis Lou.
D’où viens-tu?
De Prague.
As-tu vu l’Arpenteur?
Ne prononce pas son nom!
Pourquoi pas? Ma vie est fichue, ma bouche est pleine de sang! Je n’ai plus rien à redouter de ce monde. Je t’ai vue traverser dans ta belle robe grise.
Tu vas mourir vieillard et tu regardes la rue!
Et qu’ai-je d’autre à faire? Tu es une jolie femme! Le médecin est parti, le prêtre va venir, je suis coupé en deux mais toi, tu trembles comme un nouveau-né! Que crains-tu donc?
Je cherche l’éternité!
Mais tu l’as devant toi!
Que veux-tu dire vieillard?
Ecoute, me dit-il, c’est le désir qui fait marcher le monde. Je n’ai jamais mangé mon saoul, ni bu plus que ne pouvait contenir mon verre, mais j’ai désiré jusqu’à perdre la raison... Crois-tu que tout cela soit perdu ?
Je ne comprenais pas, je me mis à pleurer.
Essuie tes larmes, me dit-il, tu en as déjà trop réclamées! Allonge-toi sur moi, je veux sentir ton poids avant que la terre ne me couvre!
Alors je m’allongeais sur le vieillard et je sentis ses doigts s’agripper à moi.
Merci, me dit-il, tu pèses ton poids de chair.

Après avoir rencontré Amschel, Rainer Maria Rilke cessa d’écrire.
Il devint silencieux. Il se tenait droit comme un homme qui a un piquet de fer dans le corps et qui en prend brutalement conscience.
Amschel le jeta presque aussitôt à la porte avec une telle violence morale que je crus que mon pauvre ami allait se rompre le cou en redescendant le sombre escalier de la maison de Prague.
Quant à moi, je restais sept longs jours et sept longues nuits dans la petite chambre d’un hôtel borgne comme un naufragé qui lutte contre la tempête.
Pendant sept jours je ne pus ni manger, ni dormir.
Je fus à moitié violentée par un ivrogne qui vivait dans une chambre sordide à coté de la mienne.
Finalement cet ivrogne devint mon soutien et mon meilleur ami durant ces heures de solitude et de folie.
Je buvais avec lui, je chassais la vermine de son corps, et la nuit je veillais sur son sommeil, ses mains tremblantes serrées entre les miennes.
Une nuit, alors que nous vociférions devant la maison de Amschel, la police nous arrêta et nous interrogea avec brutalité.
Elle gifla l’ivrogne et menaça de m’enfermer dans ces hospices où l’on cache les vieilles prostituées.
Je leur dis qui j’étais. Ils répondirent qu’ils s’en moquaient, que j’avais été prise sur le fait, à hurler dans la rue devant chez le juif, devant chez l’Arpenteur.
Pourquoi l’appelez-vous ainsi? demandais-je.
Parce que quand il ne marche pas de long en large dans sa chambre, il traverse la ville de part en part, sans but et sans métier, répondirent-ils.
Cet homme est notre honte, d’ailleurs nous n’attendons qu’un ordre pour aller l’arrêter.
Qu’a-t-il fait? demandais-je.
Nous ne savons pas et ce n’est pas notre affaire. Nous avons des supérieurs qui eux-mêmes ont des supérieurs et quelqu’un là-haut doit bien savoir.
Tout ce que nous savons, c’est qu’un matin nous irons le chercher et que le soir venu, il ne rentrera pas chez lui.
Puis ils plaisantèrent et me demandèrent si je vivais en Allemagne.
Je répondis oui.
Alors ils me demandèrent en riant quand j’allais leur amener la guerre.
Quelle guerre?
Celle que vous êtes en train de préparer! La première de celles que nous attendons. Il faut nous débarrasser de pas mal de choses et rien ne vaut une bonne guerre pour remettre de l’ordre.
Vous comprenez, on commence avec les militaires qui sont de bonne disposition puis ensuite on met tous les autres, et Dieu fait le tri!
Je leur dis que je ne comprenais rien à ce qu’ils racontaient.
Alors ils me traitèrent de putain et me jetèrent dehors.
Ils gardèrent l’ivrogne et je ne le revis pas.

Je retournais chez Amschel, il refusa d’ouvrir la porte.
Je m’assis sur les marches en me griffant le visage.
Je l’entendais qui marchait et gémissait et quelquefois il s’asseyait sur sa chaise et je ne l’entendais plus.
J’essayais de lui parler à travers la porte mais il ne répondait pas.
Je lui demandais de me pardonner. Je lui disais que je l’aimais; je voulais qu’il sorte et qu’il marche au soleil. Je voulais l’emmener pour qu’il voit le fleuve qui brillait dans le tournant et que l’aube éclairait. Je voulais qu’il voit comment le monde était merveilleux.
Quelquefois je l’entendais chanter:

Träume und weine, armes Geschlecht,
Findest den Weg nicht, hast ihn verloren,
Wehe! ist dein Gruß am Abend, Wehe! am Morgen... (12)

Il fredonnait d’une petite voix rauque et je mêlais mes paroles aux siennes.
Amschel! Amschel!

Ich liebe dich samt Deinem Harme;
Und wenn Du mich vernichten musst,
Entreiße ich mich deinem Arme
Wie Freude sich reißt von Freudebrust. (13)

A ce moment-là la porte s’ouvrit avec fracas. Il parut devant moi, pâle de colère, son habit noir jetait des ombres dures sur son visage, mais je vis dans son regard toute la douceur du monde qu’il repoussait avec fureur:
Tais-toi! me dit-il. Tais-toi! Qui t’as dit que je me nommais Amschel?
Une jeune fille qui pleurait, répondis-je. Une jeune femme qui t’aime et qui se nomme Félice!
Ne m’appelle jamais ainsi! Et de quel droit me parles-tu de Félice?
Viens Amschel! suppliais-je. Viens avec moi, viens te promener!
Je ne peux pas sortir! Tu ne vois pas que je dois travailler!
Je dois rester enfermer ici et travailler! Tu ne comprends donc rien! Je m’appelle Kafka! Franz Kafka!

La porte a claqué et je ne l’ai jamais revu.
Mais il n’a cessé de me suivre depuis toutes ces années, comme s’il avait ouvert ma conscience d’un coup de rasoir.
Je l’ai aimé et j’ai caché que je l’aimais.
Celui-là je l’ai aimé, celui-là m’a rejetée.
Il y a derrière chaque être une porte ouverte sur le noir.
Amschel avait arrêté la marche du monde et il luttait, appuyé contre lui, pour l’empêcher de rouler.
Mais nous étions nombreux à le pousser, plein d’enthousiasme et de vigueur.

S’il était encore possible, j’aurais voulu être votre amie.
Oui, par-delà le temps et l’espace qui nous séparent, je voudrais sincèrement vous aimer.
Mais rien, ni personne, ne me guérira des sept jours que j’ai passés à Prague.
Rien, ni personne, ne me guérira de la honte d’avoir participé à la fabrication de ce monde dans lequel vous vivez.
Plus rien ne me guérira de l’impudence de ma classe, ni de l’obscénité de son esprit.
J’ai mis en route une machine qui ne s’est pas arrêtée.
J’entends son tic-tac dans le cœur de chacun de vous.

MAIS SI UN JOUR, BIEN PLUS TARD, VOUS VOUS SENTEZ MAL. SACHEZ QUE VOUS SEREZ TOUJOURS CHEZ VOUS, AVEC NOUS, A L’HEURE LA PLUS DIFFICILE.

CITATIONS

(1) Etre sans Dieu n’est pas nuisible, à condition de s’être débarrassé de lui réellement. Lou-Andréas Salomé - Aphorismes

(2) Amie, on attire avec amour ceux qu’on aime - Loin dans l’espace et dans le temps - Au-dessus de nous brillent les étoiles l’une près de l’autre. Autour de nous gronde l’éternité. Friedrich Nietzsche - Poèmes

(3) J’irais là-bas. Maintenant j’ai confiance en moi et en ma force. La mer est ouverte. Dans le bleu file mon bateau Génois. Friedrich Nietzsche - Poèmes

(4) J’étais assis là. J’attendais, j’attendais, pour rien. Au-delà du Bien et du Mal, profitant quelquefois de la lumière, parfois de l’ombre, pour le plaisir. Autant que le lac, le Midi, le temps sans but. Friedrich Nietzsche - Poèmes

(5) L’esprit est la vie qui tranche dans sa propre chair. Friedrich Nietzsche - Ainsi parlait Zarathoustra

(6) Tout resplendit à chaque fois de nouveau - Midi dort dans l’espace et le temps - Ton regard, monstrueusement, me fixe, immensité. Friedrich Nietzsche - Poèmes

(7) Ne suis-je pas l’universalité? Ne suis-je pas la totalité, quand je pleure. Et toi le seul qui m’écoute? Rainer Maria Rilke - Le Livre d’Heures

(8) Du fond de la fatigue nous montons; hommes noirs, attendant que les enfants s’épuisent. Franz Kafka - Journal

(9) Un long ennui, un long, long, très long ennui. voilà le plaisir de l’éternité. Lou Andréas Salomé - Le Diable et sa grand-mère

(10) Oui, tu n’es pas une fin pour moi, mais un millier de fins. Et je t’apporte tout, en m’approchant de toi. Rainer Maria Rilke - Journal Florentin

(11) O bonheur de la petite créature - Qui peut rester dans le ventre qui l’a fait naître. Rainer Maria Rilke - Huitième Elégie

(12) Pleure et rêve pauvre espèce, tu ne trouves pas ton chemin, tu l’as perdu - Hélas! est ton salut le soir, Hélas! le matin. Franz Kafka - Journal

(13) Je t’aime avec toute ta méchanceté - Et si un jour tu dois me détruire - Je m’arracherai de tes bras - Comme le bonheur s’arrache du cœur d’un ami. Lou Andréas Salomé - Prière à la vie

Traduction: A. CLARET - E. MOOS