ODA A VALLEJO

Carlos Henderson


gran césar, gracias, gracias, me dan valor tus palabras

me ayudan a salir del fondo

del hastío y los absolutos

ayer por ejemplo

caminé

debajo de ese metro aéreo

no, no era el de la película que toda mi generación vio, era un barrio modesto

había un mercado entre grandes estructuras

firmes como colosos

caminé por la vereda rozando el azur y las paredes

hasta encontrarme de nuevo con las preguntas que en estos días me asaltan

¿es mejorque se lo coman

todo y que acabemos?”

¿es mejor terminar con un salto en el sena?

qué va, ya lo hizo celan

y él tuvo motivos más importante que sus refriegas

con su doble o el temor a lo incircunscripto

su madre terminó en las cámaras de gas

dirán que pudo ser la maledicencia

de la viuda que lo acusaba de plagio

ella no sabía que su marido

era el que había plagiado

a paul celan

escribir cuesta caro

vivir su vida cuesta

la clausura, el exilio de dentro

por eso escribo

para vaciar

mi pobre yo para, dar un testimonio

turbado y libre, vulnerable y audaz

gracias, gracias

poeta grande

cuando llegué a esta ciudad en 1971

la primera cosa que hice es criticar esos intelectuales

que no tienen otra cosa que hacer sino pasar el tiempo en las

terrazas de un café

eran los finales de los treinta gloriosos como le llaman los sociólogos

época de las vacas gordas

en cambio tú después de dejar de colaborar con los periódicos iberoamericanos

ibas a un restaurante que lo tenían unas niñas bien

y tú y los franceses

y otros de todas partes del mundo

que llegaban

después de las decepciones de su países

porque se sabe

nadie es profeta en su tierra

pagaban « contant les sous »

tu poesía se hacía más retraída y más abierta

-- yo anoto que no hay que olvidar tu sentimiento

agónico-- que nos coge hasta el gollete, pero con vigor vivificante

ahora enséñame

a conducirme por esta vertiente que no me lleva sino a reír

de mi carga y cardumen y aquí y después, mañana

ya se verá como tú le decías

a tu amigo alfonso de silva

gran poeta tienes nervios más firmes

que aquellos que te imitamos

y somos legiones

perdónanos los plagios

muchachón dije con imprudencia

"hay que matar a vallejo

para tener un lugar"

ya ves vallejo, poeta padre

yo sigo y no sólo para durar, yo sigo para hablar

claro lo oscuro

de dentro, yo sigo

absorto

sin duda, se necesitan nervios de hierro y ser también corajudos

para ser los frágiles que se fajan

con el peso del mundo, yo lo creo

y tener valor para decir

"y lo demás mes la pelan".

ODE À VALLEJO. PARIS, MARS 2005

grand césar, merci, merci

tes mots me donnent du courage

je me demande si derrière ces vers

tu n'es pas là, toi
ici-même, oui sûrement et bien là

cependant que ma vie tous ces jours

est sur le fil du rasoir
et je monte et descends, moi

du fond des eaux

blessées et ferventes

quand parfois tout va trop vite

et qu’ il me faut vaincre
la terreur d'exister
la plongée dans mes incertitudes

et leurs ramages
hier par exemple
je donnais raison à quelqu'un
qui disait «ça va, je connais ton jeu

et il n'est pas ludique "
moi je me disais à moi-même: on m' a collé

une étiquette

je suis entré dans un café et j'ai demandé « un demi »

j’avais pour compagnons

quelques français moyens
mais aucun d’eux ne parlait un français mieux

que moyen, ils savaient un peu de politique

la trouvaient astucieuse

sans ardeur et

l’africain à mes côtés
me regardait avec méfiance tout comme le patron

j'imagine qu’il se disait à lui-même « voilà encore

un arabe avec son borsalino"

puis est arrivé un travailleur

un militant m’a-t-il semblé

et sans doute d’un parti

d’extrême gauche

--un de ces partis qui ne te troublaient pas--

mais laissons cela qui relève de la prose

il a demandé une eau gazeuse

et la rousse a commandé une eau gazeuse
et la rousse a commandé un anis
moi
je me disais qu'est-ce que tu fais ?
que diable suis-je en train de faire

de ma vie, elle est bonne à jeter
froidement au loin

bonne à en célébrer la fin

sous le métro aérien à dix pas
mais ce n'était pas le métro

du film que toute ma génération a vu
et c'était là un quartier modeste

il y avait un marché entre des structures

bien droites et solides comme des colosses

j'ai avancé sur le trottoir touchant l'azur

et les hauts murs

et rencontré de nouveau

la question qui ces temps-ci me poursuit :

ne voudrait-il pas mieux quils mangent tout *

et sauter dans la seine ?

non, celan l'a déjà fait

et il avait une raison bien plus importante

que la crainte de la vie

sa mère a fini dans une chambre à gaz

on peut me raconter que son geste

a pu avoir pour cause la médisance

d'une veuve laccusant de plagiat

alors que cétait son mari qui avait plagié paul celan

écrire coûte cher, vivre sa vie coûte

l’isolement, la solitude, l'exil intérieur

c'est pourquoi j'écris pour vider mon pauvre moi

pour donner un témoignage

vulnérable

libre

merci, merci poète

grand

unique

comme a dit quelqu'un

dans une superbe revue

de paris

quand je suis arrivé

pour la première fois

dans cette ville

en 1971 la première chose

que j'ai faite fut de critiquer ces intellectuels

qui n'ont rien d’autre à faire

qu’à tuer le temps

aux terrasses des cafés

les trente glorieuses

comme disent les sociologues

se terminaient

et l'époque des vaches grasses

toi par contre après avoir cessé

de collaborer avec les journaux

latino-américains

tu allais dans un restaurant

tenu par des filles bien

et toi comme les français et les autres

venus du monde entier

après avoir été déçus par leurs pays

car on le sait

nul n’est prophète en son pays

tous payaient en comptant leurs sous

et cet été là

tu reçus le libelle d’andré

breton qui dénonçait les procès

de moscou, mais toi

ah, toi je parie

que tu savais déjà

et que tu n’en disais rien

parce qu’ il ne fallait pas en parler

mais tu l’a fait dans ta poésie

ta poésie qui se faisait

plus hermétique et pourtant plus ouverte

c'est pourquoi il a raison

celui qui t'a baptisé

« l'unique »

dans tes poèmes il y a la dissidence et la joie

josé mejía dit que l'humour même

est étrange et triste

je note qu'il ne faut pas oublier

ton sentiment tragique

qui nous prend à la gorge

en effet, mais avec une vigueur vivifiante

je vis, poète
je vis et je te le dois

mais apprends-moi

maintenant

à me bien comporter

sur ce côté

du fil du rasoir

pour rire

tout de suite

et puis demain on verra

ainsi que tu le disais

a ton ami alfonso de silva

droits

solides

autant que les colosses

sont tes mots

grand poète, tu as bien plus de nerfs

que nous n’en avons

et nous qui t' imitons

qui sommes légions à t’ imiter
pardonne-nous nos plagiats

quand j’étais jeune j'ai dit

avec une belle imprudence

« il faut tuer Vallejo

pour avoir une place

et le droit de parler »

tu vois tu étais déjà mon compagnon

ô poète père

mais vois-tu

je continue

et pas seulement à durer

je continue

plus ou moins bêtement

à chercher à parler clairement

de ce qui s’est enfoncé en moi

avalant mes larmes

comme font tous ceux qui affrontent le face à face

afin d’ apprivoiser le vide

toi mon ami tu étais fier

tu as restitué l'argent

avancé par un journal

parce que déjà tu étais passé

sur l'autre rive

et tout le reste

tu l'as fait avec courage

c’est certain, on a besoin

de nerfs d’acier pour être

les fragiles qui se chargent du poids

du monde, oui courageux tu le fus

pour avoir osé dire : « en plus ils me la sucent ».

___

*César Vallejo

Révision de la traduction du poème « Ode à Vallejo »: Bernard Noël