Un Flic lit Cicéron

chapitre III
Alain Claret

La caissière se matérialisa devant moi. Elle porta la main à son front, ses yeux étaient deux billes noirs bordées de mascara.

- Vous voulez boire quelque chose?
- Oui, donnez-moi un café...
- Bordel! Vous avez vu ce type!
- Oui, est-ce qu'il est...
- Ils l'ont sorti de là-dessous, la femme a tourné de l'oeil! Voulez pas quelque chose de plus costaud? Vous n'avez pas l'air dans votre assiette. C'est moi qui invite...
- Non, donnez-moi seulement un café.

Elle s'éloigna en secouant la tête, tanguant jusqu'au comptoir, les hanches énormes dans sa robe fleurie.

Je n'étais pas superstitieux mais ce type-là avait tout fait pour gâcher mon retour. Je savais que cette ville aimait bien de temps à autre assassiner quelqu'un qui se promenait le nez en l'air ou organiser des chasses à cour aux heures de pointe. Ce n'était pas encore Rome ou Casablanca mais ça pouvait facilement le devenir et il m'était arrivé deux ou trois fois de me retrouver allongé sur le capot d'une voiture devant la mine ahurie d'un de ces sauvages sanglé dans son habitacle, mais ce type-là devait être saoul comme un sergent recruteur pour réussir un numéro pareil.

La femme revint avec le café. Elle était accompagné par un flic en uniforme, je les vis s'avancer vers moi dans la glace biseautée. Elle secouait toujours la tête et le flic acquiesçait gravement, si bien qu'on aurait dit deux marionnettes au guignol du Luxembourg. Elle posa la tasse sur le bois usé de la table, marquée de rond de verres et de rayures brillantes. Elle posa aussi un petit verre d'alcool.

- Tenez, je vous ai mis aussi un rhum pour pousser le café...
- Non, dis-je ramenez ça!
- Quoi?
- Le rhum.
- Vous aimez pas ça?
- Ramenez-le, buvez-le ou foutez-le dans l'évier!

Elle me regarda, électrisée, tourna la tête vers le flic qui tenait sa casquette à la main et une petit sac en plastique transparent qui contenaient différents objets.

- Z'êtes pas aimable! C'est c't'accident qui vous rend comme ça?

Elle reprit le verre, le présenta au flic qui secoua la tête et elle finit par le boire avec un brusque mouvement du coup.

- Ça fait six francs pour le café.

Elle regardait dehors, pincée. Je sortis de la monnaie et la posais sur le plateau.

- P't'être qu'il est musulman, dit-elle au flic avant de s'en aller.

Il s'assit en face de moi, me dévisagea et posa son sac en plastique sur la table.

- Ça va pas?
- Ça va très bien, pourquoi?
- Pour rien.

C'était le jeune flic que j'avais vu sur le trottoir, qui tenait dans ses bras la conductrice de la BMW. Il regarda ma valise et sortit un carnet de sa poche.

- Touriste?
- Non, je rentre de voyage.
- Faut que je fasse un rapport, vous êtes le témoin principal. Il faudra que vous veniez le signer demain au commissariat du quatorzième arrondissement.
- Si vous voulez...
- C'est pas si je veux! C'est demain à partir de neuf heures au commissariat du quatorzième...

Je souris, il était à cran.

- Vous avez chaud? me demanda-t-il.

Je transpirais et ça devait se voir. Je sortis mon mouchoir et m'épongeais le front et les mains. ça commençait seulement à passer.

- Buvez votre café, Monsieur.

Il nota mon nom et mon adresse qu'il recopia sur ma carte d'identité pendant que je sirotais le café.

- Le type? dis-je.
- Oui, il est mort. Répondit-il sans lever la tête.
- Comment?

Il s'appuya sur le dossier de sa chaise.

- Qu'est-ce que vous croyez! Cette bagnole doit peser une tonne cinq.

Il se remit à écrire en faisant une grimace.

- Cette femme a acheté la voiture hier. Elle est entrée dans un garage, elle a fait un chèque et elle est partie avec. C'est une sacrée bagnole!
- Vraiment?
- Oui, une sacrée bagnole, qui vaut une fortune et qui pèse une tonne cinq quand vous la prenez sur le ventre...
- La femme, c'est qui?
- C'est l'épouse d'un marchand de biens.
- Comment prend-elle ça?
- Elle a piqué une crise de nerfs, ils lui ont fait une piqûre. L'adresse est toujours bonne?
- Oui.
- Elle a rien vu, elle a accéléré pour garder le feu vert, le type a bondi sur elle. Elle écoutait les Carmina Burana...
- Quoi!
- Oui, elle roulait tranquillement en écoutant à fond les Carmina Burana sur sa chaîne quadriphonique et le type s'est jetée sous sa voiture.
- Merde! dis-je.
- Oui, comme vous dites! Bon, vous le connaissiez?
- Non.
- C'est embêtant, on ne sait pas qui c'est. Racontez-moi ce que vous avez vu.
- J'étais au milieu de l'avenue, il se trouvait là, lui aussi, cherchant à traverser. J'ai posé ma valise et il m'a demandé l'heure.
- Il vous a demandé l'heure?
- Oui, je lui ai donné l'heure et aussitôt il a plongé en avant. Il me regardait, le bus qui venait à contresens l'a pris sur le coté et l'a soulevé. Après je n'ai rien vu, le bus était devant moi.
- Ouais, le bus... Le chauffeur va se retrouver au dépôt avec un balai et une serpillière!
- Je crois que ce type était un anglais.
- Un anglais?
- Oui, quand il m'a parlé, il avait un accent, anglais ou américain, mais plutôt anglais.

Il nota ce renseignement et referma son carnet.

- C'est tout?
- Oui, je crois...

Il s'étira, regarda autour de lui. Le café avait reprit son air habituel. La plupart des tables étaient occupées, le garçon essuyait des verres et la femme, derrière la caisse, nous fixait avec haine et curiosité.

Le jeune flic avait une tête sympathique, il essayait de se faire pousser la moustache mais elle était plutôt moche et mal plantée.

- Il faut que je fasse l'inventaire, dit-il. Et il prit le sachet en plastique et le vida sur la table.
- Qu'est-ce que c'est?
- C'est ce qu'on a trouvé dans les poches du type, peut-être que ça nous aidera à savoir qui il est.

Il éparpilla les objets et reprit son carnet et son crayon.

- Normalement je devrais faire ça au bureau mais ce café n'est pas si mal!

Ce qui restait de la vie d'un homme était répandu sur le vieux bois de la table entre nous. Le flic prenait chacun des objets, le tournait dans tous les sens puis notait quelque chose dans son carnet. Il y avait un trousseau de clefs plates et brillantes, maintenues par une petite corde tressée noire; un paquet de Luky-Strike froissé, une pochette d'allumettes publicitaires au nom d'un bar du quai Voltaire, un peu de monnaie et un porte-billets en cuir blanc qui contenait deux billets de deux cent et un de cinquante déchiré, un stylo à plume Mont-Blanc, court et noir, au capuchon fendu, un billet de train usagé Paris-Bruxelles, un bouton de veste nacré, une note d'hôtel de montant de six cent quarante cinq francs à l'Hostellerie des Reines de France à Milly la Foret, un mouchoir blanc repassé et un livre de poche corné et taché de sang: Cicéron, de la vieillesse, de l'amitié, des devoirs.

- Votre homme était un humaniste, dis-je en montrant le livre.
- Vous croyez? J'avait plutôt l'impression que c'était un ivrogne!
- C'est pas incompatible!
- Ouais! répondit-il. Et il prit le livre, cherchant un nom sur les premières pages, puis le feuilletant au hasard, il lut d'une voix atone: " Qu'un homme en dépouille un autre, qu'il tire avantage du préjudice causé à autrui, cela est plus contraire à la nature que la mort, que la pauvreté, que la douleur, que tous les malheurs pouvant arriver soit au corps, soit aux biens extérieurs... "
Il laissa retomber le livre qui se referma et montra sa couverture sanglante.
- Bon Dieu! dit-il, Peut-être qu'avec la note d'hôtel on pourra trouver un nom! Si vous saviez le nombre de gens qui se baladent sans papier ou qui donne des faux noms dans ce genre d'hôtel, vous commenceriez à comprendre ce qu'est le travail d'un flic!
Il remit tous les objets dans le sac, enfonça sa casquette jusqu'au bord des yeux et se leva en tirant sur la ceinture de son pantalon.
- Je vais taper ce constat, n'oubliez pas de venir le signer demain.
- D'accord, dis-je. Vous avez du rouge à lèvres sur le col de votre chemise.
Il tordit le cou, tira sur son col:
- C'est cette femme, dit-il. J'ai encore son parfum qui me tourne autour... Au revoir Monsieur.
- Au revoir.

Il se dirigea vers la porte, dans le cliquetis de ses menottes accrochées dans son dos.