Des femmes et du vertige

Elles étaient en groupe sur le trottoir, habillées de presque rien, la peau bronzée par la fin de l'été. Elles passaient de vitrine en vitrine, l'air absent, juchées sur leurs grandes jambes. Elles fonçaient sans me voir s'écartant au dernier moment, comme devant un tronc d'arbre. J'essayais de me frayer un chemin avec la valise qui me battait dans les jambes. Il y avait deux cents mètres de trottoirs bordés de magasins; des boutiques de mode, des bijouteries, des pâtisseries, des terrasses de café et au moins deux ou trois cents femmes qui se promenaient, seule, ou par groupe de deux ou trois. Je finis par leur laisser le trottoir et marchais sur le pavé entre la ligne des voitures et le flot féminin. Les femmes sont cinglées.

Je réussis à atteindre le bout de la rue et je me mis à attendre un bus devant un magasin de lingerie qui s'appelait L'Invitation au voyage. Il avait Cicéron dans sa poche et il était ivre, à midi-une exactement. Impossible de réussir ce tour à jeun. Quinze minutes que j'étais sorti du train. J'avais traversé la gare, je ne reconnaissais rien, elle était en travaux à mon départ. J'avais l'impression d'aborder une ville nouvelle; une ville en chantier, chaude, grouillante de monde et de bruit. Une ville sous pression avec un énorme soleil qui la surveillait: un gardien bràllant, omniprésent, un oeil gigantesque qui dénudait tout jusqu'à l'os. J'arrivais d'un endroit ou il y avait des arbres, une rivière et une forêt entière qui filtrait la vie. La ville était protégée derrière ses murs et les gens semblaient calmes et sereins. Depuis qu'ils étaient descendus du train, ils marchaient sur une lame de couteau.

A la sortie de la gare, une bouffée bràllante me balaya le visage et je sus que j'étais arrivé. Je n'avais rien regardé, j'avais traversé l'esplanade pour me rendre jusqu'à la bouche de métro. Une fois devant je compris que si je plongeais dans l'escalier, j'allais étouffer. A la pensée de laisser la lumière, je me mis à transpirer. Je fis le tour de la station, lâchement, suivis une ligne droite à l'ombre qui ne menait nulle-part.

Au bout d'un moment je m'étais retrouvé sur cette ligne blanche qui coupait l'avenue en deux. Quand je fus droit sur cette petite ligne blanche, je redressais la tête et je me mis à regarder ce qu'il y avait autour de moi. Les choses ne tenaient pas debout. Les immeubles s'allongeaient avec une ombre démesurée, ils tremblaient, percés de trous noirs et de plaques brillantes. C'étaient des fenêtres et des vitres mais ça ne servait à rien de le savoir.

Je fus pris d'un vertige: le pavé semblait s'être brusquement ouvert, et parce que je suis né au bord de la mer du Nord, je me suis dit que la profondeur pouvait rarement dépasser cent mètres mais que l'amplitude des creux allait varier entre un mètre cinquante et six mètres et que ces creux pouvaient occasionner des raz de marée et des inondations catastrophiques...

Enderson m'avait prévenu. C'était une espèce de malaise et ça pouvait arriver n'importe quand, et n'importe où. Je vis un halo blanc s'avancer vers moi, en même temps je pris conscience du bruit ainsi que de la longue ligne métallique de la circulation. J'entendis encore un cri de femme, aigu, prolongé, qui venait d'un recoin poussiéreux de mon cerveau et tout se remit en place. Le halo blanc était un costume de lin, la veste ouverte sur une chemise d'un gris pastel froissée. L'homme atteignit la ligne blanche à coté de moi. Je devais me tenir d'une façon bizarre, presque sur la pointe des pieds, tendu, pour ne pas basculer. Un poids tirait sur mon bras et me tordait l'épaule. Je regardais l'homme en équilibre sur la ligne blanche et je posais la valise. Il fit un petit geste de la main et avec son accent anglais me demanda si je savais l'heure.

Les femmes m'entouraient de nouveau et je me pressais dans le renfoncement de la vitrine de l'Invitation au voyage. Il y avait toutes sortes de lingeries et de photographies de modèles portant des déshabillés, des bustiers, des soutiens-gorge en soie et de minuscules slips de dentelles.

Il n'y avait personne que je détestais plus que ce Enderson. Il était sadique et intelligent; il racontait qu'il avait beaucoup d'amitié pour moi, il se faisait payer très cher et il adorait ça. Dans son bureau, ce matin, il avait enfoncé une de ces minuscules cigarettes qu'il roulait à l'avance dans son fume-cigarette, il en avait des tas dans une petite boite en métal marquée de ses initiales. Il avait levé les yeux de ses papiers et avec son air imperturbable et bien nourri, avait sifflé: " ça va Garamond, je vous laisse partir mais je n'y crois pas et dans dix jours vous serez de retour..."

- Qu'est-ce qui vous fait dire que je serais de retour?

- Vous ne tiendrez pas le coup, pas la peine de se couvrir la face!

- Vous êtes encourageant Enderson!

- Je fais ce métier depuis vingt-cinq ans, j'en ai vu des centaines comme vous!

- Que devrais-je faire d'après vous?

- Retourner dans votre chambre.

- Je prends le train de dix heures cinquante-cinq.

- Vous oubliez quelque chose!

- Quoi?

- L'homme de la rue de Washington...

- Je l'emmerde...

- Comme vous voulez, vous êtes prévenu!

Et il avait rallumé sa chique.

La rue était bloquée jusqu'à la place, les gens commençaient à s'agglutiner autour de l'arrêt de bus. Je les voyais se dessiner dans le reflet de la vitrine au milieu des dentelles, des jambes de plastique gainées de soie, mais ceux-là étaient habillés. Ils étaient habillés et de mauvaise humeur parce que la rue était noire de monde et de voitures. Le mannequin sur la photographie dans la vitrine était mollement allongé sur un drap brodé, elle tenait un combiné de téléphone et son autre main formait un numéro. Elle souriait aux anges et j'aurai bien voulu savoir à qui elle pouvait téléphoner, sa longue jambe dorée repliée sur le drap, son string ajusté comme un masque de velours noir, les épaules étroites et lisses, la poitrine emprisonnée dans un minuscule bustier ajouré. Enderson avait tort; il y avait des images plus trompeuses et plus étranges que les vertiges. Les visions qu'un homme pouvait développer dans un petit lit de fer, en proie à l'angoisse et à l'insomnie, n'étaient pas aussi vides de sens et ennuyeuses que celles que pouvait fabriquer une rue commerçante. Enderson était un homme qui avait choisi son camp.

Je repris la valise et longeais la rue jusqu'à la place. C'était une grande place grise et poussiéreuse que je ne connaissais pas. Deux artères débouchaient du Nord et deux rues plus petites du Sud de la ville. Les deux avenues venaient du périphérique et elles transportaient leur chargement de banlieusards qui venaient s'étrangler sur la petite place comme dans le goulot d'une bouteille. Ils s'entassaient sous le soleil, forçant le passage, puis s'immobilisaient quelques mètres plus loin dans la vapeur tremblante des gaz d'échappement. Les petites voitures qui venaient des rues commerçantes paraissaient hésiter à s'engager plus avant, elles piaffaient aux feux, prises d'assaut par les colonnes de piétons qui surgissaient de partout. Il y avait un petit square au centre de la place, avec des pelouses jaunes et des arbustes minables. C'était comme une île pillée et dévastée par des hordes barbares. Je réussis à l'atteindre puis j'en fis le tour jusqu'à une borne de taxis. Les chauffeurs accoudés à leurs voitures regardaient la circulation par groupe de deux ou trois, faisaient des signes et avaient de grands hochements de tête, comme s'ils commentaient un match. L'un d'eux se détacha du groupe lorsque j'approchais de sa voiture. Il m'ouvrit la porte et, avec une petite moue, s'installa à l'avant en grommelant: " A nous! " Le chauffeur nous sortit de la nasse avec beaucoup d'efficacité. C'était un jeu. Il trichait, avec ironie et un peu de mépris pour ses adversaires. C'était un professionnel comme il y en a dans tous les métiers mais il y mettait en plus la désinvolture, la mauvaise foi, et le goût du risque d'un joueur de poker. Il me faisait penser à Enderson.

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