Une leçon de solitude

chapitre XVII
Alain Claret

- Je ne sais pas comment te dire ça mais il faut que je te le dise, dit Manon! J'ai l'impression que c'est plus facile maintenant que l'appartement est vide, dit-elle.
Je souris; non pour l'aider ou pour me donner une contenance, mais parce que ça me faisait plaisir de lui sourire.
- Ne sourit pas, Jack, s'il te plaît! ne sourit pas...
- Qu'est-ce qui ne va pas, Manon?
- J'ai honte mais je déteste ma mère...
- Tu détestes Frieda!
- Je ne peux plus la supporter, voilà la vérité!
- C'est à ce point?
- Oh! Jack! Je la déteste...

Elle eut comme un hoquet, baissa les yeux et se tourna vers la fenêtre.
Tous les bruits de la cour semblèrent se précipiter dans la pièce lorsqu'elle pivota; des bruits de vaisselle, des cris d'enfants, une rengaine nonchalante qui sortait d'une radio.

- Qu'est-ce qui s'est passé?
- Cet immeuble aussi je le déteste, dit-elle. Et elle ferma brusquement la fenêtre, passa près de moi et se retrouva à l'autre bout de la pièce vide.
- Passerose... dis-je.

Elle se laissa glisser le long du mur. Je savais que quelque chose ne marchait pas, j'avais suffisamment vécu ici pour que cet appartement soit plein de souvenirs mais cette fois-ci la pièce était tellement vide que je n'arrivais pas à y croire vraiment.

- Il ne s'est rien passé, dit-elle méchamment.
- Écoute Manon, dis-je doucement. Je suis un vieux type pour toi, en plus je suis alcoolique, alors tu n'as pas besoin de prendre des gants!
- Il ne s'est rien passé, répéta-t-elle. Quand on a nettoyé ton appartement et rempli ce carton avec toutes ces lettres qui traînaient au milieu du plancher, j'ai dit à ma mère que je voulais aller en pension à la rentrée!
- Quel rapport avec ces lettres?
- Je ne sais pas! Elle était à genoux avec ce vieux jean qui lui colle à la peau, elle tenait ses cheveux roux derrière sa tête et de l'autre main, elle posait les lettres une à une dans le carton... De temps à autre, elle s'arrêtait pour se frotter le nez ou les yeux avec le dos de la main. Je voyais son dos, ça faisait un moment qu'on ne se disait rien, alors je me suis approchée, j'ai donné un sacré coup de pied dans ce carton, et je lui ai dit que je voulais aller en pension!
- Qu'a-t-elle répondu?
- Je la déteste Jack! Elle a ramené le carton contre elle et elle m'a simplement répondu non! Pourquoi ils ont laissé seulement les lettres?
- Je suppose qu'ils ne pouvaient pas les vendre.
- Est-ce que tu peux lui parler?
- Que veux-tu que je lui dise, que tu la déteste?
- Tu le ferais?
- Bien sûr que je le ferais, qu'est-ce que tu crois?
- Dis-lui simplement de me mettre en pension à la rentrée prochaine, n'importe où! Je serais bien, je vais travailler et me faire un tas de copains...

Je secouais la tête et allais rouvrir la fenêtre. Il y avait eu un moment où j'aimais me mettre près de cette fenêtre pour travailler. C'était des jours d'été pareils à celui d'aujourd'hui, lourds et silencieux. Je traînais un fauteuil devant le store baissé, je posais ma machine à écrire sur une petite glacière pleine de bières chinoises, je posais sur la rame de papier deux ou trois gros havanes que j'avais piqué à ce salaud de la rue de Washington, dans la boite de nacre de son bureau; et je restais là jusqu'au soir, à transpirer, à fumer lentement les cigares et à écrire des scènes que des acteurs allaient peut-être faire vivre un ou deux ans plus tard. Les heures passaient facilement, la cour était calme parce que les gens étaient au bord de la mer et il faisait trop chaud pour que quelqu'un ait l'idée de se servir du téléphone. De temps à autre, je soulevais la machine et je sortais une de ces lourdes bouteilles de bière chinoise, toute embuée par la glace que j'avais pris le matin chez le poissonnier; je la décapsulais, je buvais rapidement une gorgée fraîche et piquante et je reposais la bouteille à mes pieds parce qu'un des personnages réclamait la parole, ou avait une brusque envie de faire quelque chose que je comprenais pas. Je restais jusqu'à ce que la lumière baisse puis lorsque je me sentais calme et fatigué, je me levais, classais les feuilles dans une chemise toute griffonnée de notes et de numéros de téléphone, j'allais prendre une douche puis je ramassais la pochette griffonnée et je faisais tous les numéros de téléphone jusqu'à ce que je trouve quelqu'un avec qui passer la soirée.
Je prenais le soleil en pleine figure, Manon était toujours assise contre le mur, les genoux serrés contre la poitrine.

- Tu sais Jack, reprit Manon, je sais que ma mère est ta maîtresse...
- Qu'est-ce que ça veut dire?
- Quoi! Qu'est-ce que ça veut dire ! dit-elle outrée. Je sais depuis longtemps que tu couches avec ma mère!
à‡a sonnait comme une phrase de tragédie. Elle avait prononcé la deuxième partie de sa phrase d'une petite voix pointue et coupante qui résonna un instant dans la pièce vide.
- Tu peux répéter ce que tu viens de dire, dis-je en me tournant vers elle.
- Que je répète quoi?
- Ce que tu viens de dire au sujet de ta mère et moi.
- Pourquoi est-ce que je devrais le répéter?
- J'ai envie de l'entendre encore une fois!
- OK! J'ai dis que tu couchais avec ma mère et que je le sais depuis longtemps! Tu te trompes si tu crois que ça me gène!

A ce moment-là, la radio dans la cour s'arrêta brusquement et le silence qui s'installa emporta la réponse que j'aurais pu faire à Manon. Je me contentais de traverser la pièce et de m'asseoir près d'elle. Dans le lointain le tonnerre roula mais l'air était toujours aussi lourd et épais. Je sentais le dos de ma chemise coller contre ma peau et Manon était fraîche et dorée comme un fruit, le matin, à l'étal d'un primeur.

- Manon, dis-je, les papillons volent de la même façon dans un navire à quai que dans un navire voguant à vitesse uniforme...
- Je le sais! dit-elle brusquement.
- Quoi!
- Je le sais! répéta-t-elle, c'est une loi de physique! Qu'est-ce que tu crois qu'on fait à l'école?
- Très bien, tu le sais, dis-je. Il m'a fallu toutes ces années pour me rendre compte de cela!

*