Les yeux de Manon

chapitre XVI
Alain Claret

Depuis longtemps nous avions l'habitude d'aller au cinéma ensemble. Manon ne voulait jamais aller ailleurs que dans la petite salle du quartier, avec ses fauteuils en peluche rouge et son odeur de poussière. Lorsque je lui proposais de changer d'endroit, parce qu'il y avait dans un autre quartier un film que je voulais voir, elle ne disait pas non tout de suite, mais elle baissait la tête, me jetait un regard en coin et me posait d'interminables questions sur le film que je désirais voir. Lorsque j'étais à court d'arguments, elle me faisait gentiment remarquer qu'il était plus simple s'aller au même endroit et de voir ce qui passait.

Alors elle prenait ma main, m'entraînait sur le trottoir et lorsque nous étions devant les affiches et les photographies; elle les étudiait longuement, en silence, un doigt enroulé autour de ses mèches, puis elle se tournait vers moi qui me tenait un peu en arrière, haussait une épaule. C'était le signe que j'attendais. Pendant que je prenais les tickets à la caisse, Manon achetait une boite de pop-corn au distributeur automatique et me rejoignait à l'entrée de la salle. C'était elle qui donnait le pourboire et chaque fois l'ouvreuse lui demandait comment elle allait. Manon répondait d'un mot vague et questionnait la jeune femme sur le film projeté. Puis nous descendions l'allée dans le noir pour nous rendre à  nos places qui étaient les nôtres de toute éternité.

Frieda me posait parfois des questions sur les films que nous allions voir parce que Manon lui racontait des horreurs ou bien lui expliquait comment le héros avait patiemment déshabillé une jeune femme avant de la plonger dans sa baignoire. Je répondais à Frieda que nous étions obligés de suivre l'actualité et que Manon aimait absolument tout, sauf les histoires sentimentales. Frieda faisait la grimace et pendant quelques semaines achetait les programmes. Elle les laissait traîner sur une table pendant quelques jours puis les oubliait. Quelquefois nous nous y rendions tous les trois, le soir, après le dîner ou lorsque Frieda ne travaillait pas. Mais Passerose préférait nos séances de l'après-midi parce que disait-elle: Frieda ne comprend jamais rien à  ce qui arrive.

- Il faut que je te dise quelque chose Jack...
- Oui, Manon.
- Cela fait longtemps que je veux te le dire mais je n'y arrive jamais.
Elle se tourna légèrement, semblant glisser sur le parquet étincelant, comme une petite mécanique précieuse dans la vitrine d'un bijoutier. Puis elle leva la tête, repoussa une mèche, ôta ses lunettes et me regarda...

Je compris ce qu'elle voulait dire lorsqu'elle parlait des regards sur elle qui la faisaient trébucher. Je reçus ses deux yeux bleus en plein visage et j'eus l'impression que quelqu'un m'avait donné une légère tape derrière la tête. C'était un regard minéral, aigu, comme une lame neuve et brillante, et je me dis alors qu'elle n'avait jamais regardé, rien, ni personne. Qu'elle avait jusqu'à  présent laissé filtré un peu du monde extérieur entre ses paupières, un peu de lumière et de couleur, comme la lumière d'été entre des volets mi-clos. C'était un regard neuf, exigeant, qui ne voulait rien perdre et qui ne voulait encore rien donner. C'était un regard dur, un peu hautain, mais que la beauté des yeux adoucissait sans qu'elle le veuille.

J'étais sûr qu'elle se mettrait en colère si elle prenait conscience de cette douceur bleue qui embuait sa volonté. Je compris aussi pourquoi Manon aimait tant ces après-midi passés dans la salle obscure de notre cinéma poussiéreux. Elle pouvait alors ouvrir ses deux yeux bleus dans le noir et regarder la vie qui passait sur l'écran, sans que celle-ci lui demande de vivre en même temps qu'elle. Elle pouvait regarder les hommes se battre et mourir, les hommes et les femmes s'aimer. Elle pouvait supporter le regard disproportionné du héros se poser sur elle, car elle se tenait droite, le carton de pop-corn sur les genoux, son coude contre le mien, regardant comme elle ne le faisait jamais, contemplant le monde qui la traversait, ses deux yeux aigue-marine grands ouverts dans le noir.

Et là, devant moi, elle s'étira dans la lumière comme un chat paresseux puis se leva et alla s'accouder à la fenêtre ouverte.

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