Paroles d'ivrogne

chapitre XVIII
Alain Claret

Dans son bureau Enderson, le psychiatre, me regardait. Il n'était pas rasé, il avait une mine de plomb, les yeux piqués de petites aiguilles sanguinolentes derrière ses lunettes aux verres sales, ses cheveux longs et gris plaqués contre son crâne comme un filet qu'une ménagère aurait passé autour de sa tête avant d'épousseter son mobilier. Il était vêtu d'une chemisette au col raide dont les rayures sinueuses semblaient courir après on ne savait quel rêve parallèle, et d'un short lâche, les pieds nus, livides, plantés dans des sandales de cuir. Il prit une de ses cigarettes préparées à l'avance dans la boite métallique et rejeta une fumée âcre et parfumée.

- C'est ainsi que ça a commencé, dis-je, lorsque j'avais cette gosse dans les bras. C'est cette nuit-là que j'ai commencé, le lendemain je n'ai pas pu m'arrêter. J'ai continué, ça a duré des années!
- Vous vous moquez de moi ? demanda-t-il la voix aigre. - Pourquoi me moquerais-je de vous ?
- Parce que c'est généralement ce que les gens font, au début, continuez!
- Plus elle grandissait, plus je buvais. J'attendais les jours où sa mère me la laissait. Je savais que ces jours-là, j'allais boire jusqu'à tomber par terre. Je suppose que vous avez une explication ?
- Je ne cherche pas d'explication, Garamond. Je cherche des faits! La mère de cette petite fille vous la confiait, bien que vous soyez ivre ?
- Frieda me faisait confiance. J'ai toujours eu une ivrognerie très délicate avec Manon !
- Même quand vous tombiez par terre ?
- Je tombais lorsqu'elle n'était plus là.
Il écrasa sa cigarette, frotta ses doigts épais pour les débarrasser des brins de tabac qui y collaient. Il se laissa aller contre son dossier, croisa les jambes en poussant un soupir :
- Vous savez pourquoi la police vous a emmené ici ?
- Oui. C'est à cause de ce salaud de la rue de Washington !
- Pourquoi traitez-vous de salaud, un homme qui prend en charge vos frais d'hospitalisation?
- Je suppose que ces frais sont élevés?
- Cet endroit est privé et sélectionne ses entrées.
- Barowsky et Saint-Jérôme sont pleins aux as, si je comprends bien?
- Barowsky est un spécialiste compétent et il a une femme qui veille sur lui. Quant à; celui que vous appelez Saint-Jérôme, vous serez étonné d'apprendre que sa famille est à la tête d'une grande banque française.
- Qu'est-ce que Saint-Jérôme a fait à sa banque pour se retrouver là? demandais-je. Et Barowsky ? Vous pensez qu'un jour il a regardé sa femme dans les yeux et lui a dit ce qu'il pensait d'elle?
- Je ne comprends pas ce que vous voulez dire!
- Si nous parlions de cette petite fille? dis-je.
- Je me fous de cette petite fille, Garamond!
- Vous pouvez me répéter ça?
- Pourquoi?
- J'aime bien entendre les conneries plusieurs fois!
Il sourit et je compris que c'était un homme mièvre. C'était un homme mièvre et mal rasé, habitué à ce que les gens, devant lui, tremblent de peur et de honte. Mais c'était seulement un homme mièvre et il n'avait pas plus d'existence que ne lui en donnait sa table en bois riche, aux quatre coins ferrés de cuivre, son fauteuil pivotant, ses tiroirs et ses classeurs métalliques où dormaient des dossiers portant un nom, un numéro et la description anecdotique d'une vie riche en crises et en renoncements.
- Pourquoi tenez-vous tellement à me parler de cette petite fille ? demanda-t-il.
- Pourquoi êtes-vous dégueulasse, Enderson ?
- Quoi ?
- Pourquoi me recevez-vous en short et avec une tête pareille ? Qu'est-ce que vous faites la nuit ? Vous êtes tombé de votre lit ? Vous dormez dans une grange ?
- Je ne sais pas comment te dire ça mais il faut que je te le dise, dit Manon! J'ai l'impression que c'est plus facile maintenant que l'appartement est vide, dit-elle.
Je souris; non pour l'aider ou pour me donner une contenance, mais parce que ça me faisait plaisir de lui sourire.
- Ne sourit pas, Jack, s'il te plaît! ne sourit pas...
- Qu'est-ce qui ne va pas, Manon?
- J'ai honte mais je déteste ma mère...
- Tu détestes Frieda!
- Je ne peux plus la supporter, voilà la vérité!Écoutez Garamond!
- Je n'écoute rien du tout ! C'est vous qui allez écouter ! Je suis un alcoolique et je n'en suis pas plus fier pour autant, je suis bourré de vitamines et d'un tas d'autres produits que m'injecte la ravissante Bénédicte ! J'ai salement envie d'une verre quand je vous regarde ! Je crois même que je vais fouiller votre bureau pour voir où vous fourrez vos bouteilles, parce qu'avec la tête que vous avez, je ne vois pas d'autre explication!
- C'est ma femme, dit-il au bout d'un moment.
- Votre quoi ?
- Ma femme, répéta-t-il. Elle a trente six ans, nous n'avons pas d'enfant. C'est une alcoolique chronique, elle en est à sa quatrième cure. Cette nuit elle a essayé de me tuer avec un cutter. Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. Je suis...
Il montra ses paumes, elles étaient vides et potelées comme les fesses d'un bébé.
- Vous êtes quoi ?
- Je suis désolé, dit-il en refermant ses mains l'une contre l'autre.
- Très bien ! Allez vous faire foutre, Enderson !
Il me jeta un coup d'œil perplexe, comme un joueur de poker qui ramasse son dernier jeu.
- Je vais me tirer d'ici, dis-je.
- Non, répondit-il.
- Comment ça, non ?
- Vous êtes en placement d'office, Garamond. Ce sont les flics qui vous ont emmené ici. Vous ne pouvez pas partir, tant que je ne signe pas une décharge. Sinon, c'est l'hôpital, et après l'hôpital, c'est l'asile!
- Et après l'asile ?
Je l'entendais respirer. Mais ce n'était pas lui qui aspirait et qui soufflait de l'air, mais les centaines de petites fiches bien rangées dans ses classeurs.
- C'est bon, dis-je. Quand allez-vous signer ce papier ?
- Il faut attendre, répondit-il.
- Combien de temps ?
- Cela fait combien de temps que vous êtes là ?
- Une semaine.
- Moi, ça fait vingt ans. Un peu de patience, c'est tout ce qu'on vous demande.
Il appuya sur un bouton et un instant après Bénédicte entra, un dossier à  la main. Elle fit le tour de la table, se pencha par-dessus son épaule et ouvrit le dossier devant lui. Elle déplaça quelques feuillets et en retira un qu'elle désigna du doigt. Enderson la remercia d'un signe de tête et elle fit de nouveau le tour du bureau, passa devant moi et glissa jusqu'à la porte qu'elle referma sans bruit.
- Qu'est-ce que vous faites depuis dix ans, Garamond?
- Je bois!
- Ça je le sais. Mais à part ça?
- C'est à peu près tout.
- Vous avez été marié, non?
- J'avais dix neuf ans quand je me suis marié, mais on doit parler de quelqu'un d'autre!
- Pourquoi?
- Parce qu'à cette époque là, je me rendais tous les matins dans un bureau, où j'avais une table et des crayons de toutes les couleurs et une machine à écrire qui effaçait les fautes toute seule! J'avais une voiture à crédit avec des sièges baquets noirs et un appartement entièrement meublé de trucs trouvés à la campagne. Ça a duré trois ans et c'était dans une petite ville où il faisait toujours beau et où on pouvait manger sur les trottoirs tellement ils étaient propres!
- C'est elle qui vous a quitté?
- Oui, je suis une victime du féminisme!
- Votre femme avait des conflits idéologiques avec vous ?
- Si on veut ! Elle avait dix-huit ans, elle gagnait bien sa vie ; elle posait pour des magazines de modes depuis l'âge de quinze ans. Elle m'a trouvé dans un hôtel de troisième ordre avec sa mère!
Enderson passa sa main sur son visage. J'étais sûr qu'il ne me croyait pas, pourtant c'était la vérité. Je me souvenais encore de l'enseigne de l'hôtel et du corps de cette femme. Le néon faisait un tatouage sur son visage renversé en arrière, hors du lit, les cheveux balayant la carpette usée. Nous étions restés un jour et une nuit dans cette hôtel et le nom était encore là, dans un coin de mon cerveau, avec le parfum terrible qu'elle utilisait!
- Vous voulez que je vous raconte ce qu'on a fait cette nuit-là et comment ma femme nous a finalement trouvés le lendemain matin?
Il me regarda fixement et nota quelque chose dans son dossier.
- Non, ce n'est pas la peine.
- C'est comme vous voulez ! Je croyais que les psychiatres adoraient ces trucs-là!
Il ôta ses verres sales et me jeta un regard aveugle.
- Ne m'emmerdez pas, Garamond!

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