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Stabat Mater Dolorosa
Le deuxième jour à la clinique, j'avais vu la porte de la chambre s'ouvrir et un homme entrer. J'étais couché, à moitié abruti par un médicament quelconque. Il était tout auréolé de lumière.
Lorsqu'il avait ouvert la porte, une fenêtre dans son dos laissa entrer le soleil ; si bien que lorsque je le vis marcher vers moi, il avait l'air d'être porté par un rayon doré. Je ne vis rien de lui jusqu'à ce qu'il fut près du lit, sinon cette auréole étincelante qui l'accompagnait comme une traîne. La porte se referma et la chambre replongea dans l'ombre. Je crus un instant avoir rêvé, lorsque je l'entendis à un mètre de moi qui se raclait la gorge.
Mes yeux s'habituèrent à l'obscurité et je vis que c'était un homme d'une quarantaine d'années, grand, maigre, les traits émaciés, avec des yeux clairs qui lui mangeaient le visage, un nez fort et recourbé qui semblait vouloir tomber dans sa bouche. Il avait un front gigantesque couronné de fins cheveux noirs et si bosselé qu'on eut dit que toutes ses pensées étaient là, prêtes à éclore. Il portait un invraisemblable costume noir, fripé et usé, qu'il devait promener depuis le siècle dernier.
Il se pencha vers moi, sourit, ses yeux prirent la forme ronde et douce d'un regard de hibou.
- Je m'intéresse aux gens! me dit-il à voix basse.
Je me redressais dans le lit, sa voix était un drôle de mélange de métal et de timidité.
- Qui êtes-vous ? lui demandais-je.
- Je m'appelle Jérôme mais j'aimerai autant que vous m'appeliez autrement !
- Pourquoi ?
- C'est un nom à la con ! répondit-il. Appelez-moi comme vous voulez !
Je secouais la tête, il s'approcha un peu plus, heureux de pouvoir parler.
- Je vous ai vu arriver l'avant-veille, dit-il, vous étiez dans un drôle d'état ! Vous vous appelez Garamond, n'est-ce pas ? J'ai vu votre nom dans le cahier d'étage. Vous voulez écouter un Stabat Mater ?
- Un quoi ?
- Un Stabat Mater, susurra-t-il la bouche en avant. Vous savez ? Stabat Mater Dolorosa! Sa mère se tenait debout pleine de douleur! J'ai un disque dans ma chambre, je suis avec un ami, ça nous ferait plaisir si vous vouliez vous joindre à nous!
Et il me serra amicalement l'épaule.
- Je ne crois pas pouvoir tenir debout, répondis-je.
- Je vais vous aider, il y a un soleil merveilleux, on voit la forêt de ma chambre.
C'est ainsi que je fis la connaissance de Saint-Jérôme. Nous étions allés dans sa chambre et là, il y avait Barowsky dans un coin qui bougonnait avec des lunettes noires sur les yeux. Il m'avait serré la main en me demandant comment je me portais. Puis ils s'étaient mis à bavarder entre eux comme deux petites vieilles dans un hospice. Saint-Jérôme plaça un disque dans la platine et ils se turent lorsque les premières mesures montèrent dans la pièce. Je regardais autour de moi et je me demandais si je n'étais pas encore en train de rêver. C'était une situation absurde, comme dans un rêve, lorsque les bruits, la lumière, la présence d'un corps, commencent à se mélanger aux images que votre esprit fabrique. J'étais assis face à la fenêtre, les bras plantés sur les accoudoirs du fauteuil et à travers une éblouissante lumière blanche, je voyais un ciel limpide posé sur une forêt moyenâgeuse ; alors que la voix grave et lyrique du Stabat Mater s'enroulait autour de nous, et que mes deux compagnons se tenaient silencieux, à deux mètres l'un de l'autre, et plus solitaires que deux statues oubliées dans un coin de musée. Saint-Jérôme était debout, tourné vers le mur, et écoutait avec recueillement, et Barowsky assis sur le lit, semblait me regarder derrière ses lunettes noires en faisant craquer une à une les articulations de ses phalanges.
A un moment, la porte s'ouvrit sans bruit et une infirmière passa la tête. Elle regarda chacun de nous, jeta un coup d'œil sur la boite du CD, puis sur la fenêtre grande ouverte.
Saint-Jérôme, sans se retourner dit simplement : " Vade retro Bénédicte ! " Et elle repartit sans faire le moindre bruit.
Quand le disque fut achevé, Barowsky ôta ses lunettes et Saint-Jérôme, avec un soupir, alla s'asseoir à coté de lui sur le lit. Un beau silence plein remplaça la musique puis j'entendis les milliers d'oiseaux qui chantaient et criaient dans la forêt toute proche.
- Je me demande simplement, dit Barowsky, si la mère qui se tient debout pleine de douleur a les deux pieds dans la boue ou si elle est sur le bitume d'un parking de supermarché en train de chercher un caddie ? Qu'est-ce que vous en pensez Garamond ?
Saint-Jérôme distribua des cigarettes et se mit à rire devant mon air perplexe.
- Ne vous inquiétez pas, dit-il, vous vous habituerez aux plaisanteries de notre ami!
- Mais je suis sérieux ! dit Barowsky, merde ! J'ai vu des femmes pleines de douleur sur des parkings ! Et dans les supermarchés, à la caisse, avec leur môme dans les bras !
- Mais la boue ? dis-je.
- Ho ! La boue ! Je me souviens de ma mère, sous un pont, avec son panier vide. Elle pleurait en s'appuyant contre le mur et les bagnoles qui passaient lui envoyaient de la boue jusqu'aux genoux!
- Est-ce que votre mère pleurait souvent, Garamond ? me demanda Saint-Jérôme.
- Ma mère ? Qu'est-ce que ma mère vient faire là-dedans ?
- Vous n'avez peut-être pas eu de mère ?
- Bon Dieu ! Si ! J'ai eu une mère comme tout le monde !
- Est-ce que vous ne l'avez jamais vu pleurer ?
- Je suppose que oui, mais pas en allant faire les courses !
- Essayez de vous souvenir, dit Barowsky. Dans quelle situation l'avez-vous vue pleurer ?
- Oui, essayez ! répéta Saint-Jérôme.
Ces deux-là étaient cinglés mais je me mis à réfléchir quand même.
- Je me souviens d'un jour, elle essayait de se cacher, dis-je sans conviction. Elle avait un mouchoir chiffonné dans la main et des larmes plein les yeux!
- Ha ! Vous voyez ! dit Barowsky.
- Pourquoi pleurait-elle ? demanda Saint-Jérôme.
- Je l'ignore ! répondis-je.
- Pourtant, reprit Saint-Jérôme, durant votre enfance vous avez du la voir pleurer plusieurs fois, non ? Les femmes ont souvent des raisons de pleurer même si elles ne sont pas graves. Alors pourquoi vous souvenez-vous particulièrement de cette fois-là ?
- Oui, c'est ça qui nous intéresse, dit Barowsky, c'est cette petite fois-là !
- Écoutez, je ne me souviens pas ! C'était peut-être à cause de moi!
- Sans doute ! dit Barowsky.
- Oui, sans aucun doute ! dit Saint-Jérôme. Et il me fixa un long moment puis se leva et alla fermer la fenêtre.
- Que pensez-vous de Bénédicte ? me demanda-t-il en revenant vers nous.
- Qui est Bénédicte ?
Barowsky fit un geste vers la porte et Saint-Jérôme secoua la tête.
- Oui, dit-il, la jeune femme qui a passé sa tête. Notre ami Barowsky est très attiré par elle.
Barowsky haussa les épaules et remit ses lunettes sur son nez.
- Je ne sais pas, dis-je, je l'ai à peine vue.
- Nous aimerions bien avoir votre avis sur elle, car nous ne sommes pas d'accord ! dit Saint-Jérôme.
Et ils se mirent à parler de Bénédicte avec passion, en se coupant la parole : sa façon de parler, de marcher, ses yeux, les traits de son visage, ce qu'elle portait sous sa blouse, quand elle mettait des bas et quand elle n'en mettait pas, son parfum, et l'habitude qu'elle avait de vous sourire de manière provocante!
- Vous voyez ! dit Saint-Jérôme. Nous ne sommes d'accord sur rien ! Je crois que Barowsky a trop d'imagination. Ce qu'il voit en elle n'existe pas, il a trop envie de coucher avec elle pour être objectif !
- Bien sûr que j'ai envie de coucher avec elle ! dit-il. J'en meurs d'envie, je ne pense qu'à ça ! Et c'est exactement ce qui va arriver !
- Oui ! Mais tu commets une erreur en croyant ce que tu crois !
- Mais que croit-il ? demandais-je.
Saint-Jérôme se tourna vers moi.
- Voyez-vous Garamond, notre ami pense que Bénédicte est Salomé en personne, alors que c'est une gentille petite femme de rien du tout !
- Il est jaloux ! dit Barowsky.
- Elle a beaucoup d'attention pour toi, c'est vrai ! Mais je ne suis pas jaloux !
- Vous l'avez vue, Garamond ? me demanda Barowsky. Cette fille est faite au tour, on a simplement envie de la dévorer toute crue ! Qu'est-ce que vous feriez à ma place ?
- Elle m'a paru agréable, effectivement, mais je vous répète que je l'ai à peine vue!
- Là n'est pas la question, reprit Saint-Jérôme, Barowsky se conduit comme un gamin !
- Bon Dieu ! dit celui-ci. Tu n'as peut-être jamais désiré une femme au point d'en perdre le sommeil ?
- Ça nous est tous arrivé, mais maintenant nous devons faire attention et réfléchir !
- Réfléchir à quoi ? Bon Dieu !
- Nous n'avons plus le droit de nous tromper sur ce que nous voulons et sur ce que nous désirons ! Nous sommes des hommes qui traversent le monde sur une corde raide !
- Que voulez-vous dire, Jérôme ? lui demandai-je.
- Merde ! Ne m'appelez pas Jérôme !
- Mais pourquoi ? Bon sang !
- Jérôme est mort ! J'ai ressuscité après trois jours de coma éthylique ! Nous ne sommes pas dans un bar à la con, en train de discuter pour savoir qui a une chance d'embarquer la serveuse parce qu'elle a de jolies jambes et qu'elle nous a fait un sourire à chacun ! Nous sommes au Purgatoire ! Nous sommes en guerre contre le monde et il est temps pour nous de comprendre qui nous sommes et ce que nous voulons !
- Quel rapport avec cette fille ?
- Écoutez Garamond, nous sommes seuls ici, nous manquons de tout! Ça nous fait plaisir de parler avec quelqu'un qui vient de l'extérieur ! Barowsky se laisse entraîner par ses vieux démons. Il est devant cette fille comme devant un verre de fine !
- Ce n'est pas vrai ! dit Barowsky
- Si tu me disais que tu voulais simplement passer un moment agréable, je te dirais : pourquoi pas ! Tente ta chance et tires-en tous les bienfaits que tu peux ! Mais n'essaye pas de me faire croire que Bénédicte est Salomé et qu'elle va te livrer un secret merveilleux !
- Qu'est-ce qui vous fait dire ça ? demandai-je. Qui vous dit que Bénédicte n'est pas Salomé en personne, doublée de la Reine de Saba ?
- Exact ! siffla Barowsky, espèce de salopard !
Saint-Jérôme regarda son ami puis se tourna vers moi.
- Sa chevelure, dit-il.
- Sa quoi ?
- Ses cheveux, sa coiffure, dit-il.
- Qu'est-ce que les cheveux de Bénédicte ont à voir là-dedans ? demanda Barowsky en se levant d'un bond. C'est parce qu'elle est blonde ?
- Vous avez vu sa coiffure ? me demanda Saint-Jérôme. Elle porte cette espèce de coiffure qui vient des États-Unis, court devant et long derrière, avec les cheveux mélangés comme si elle venait de courir une heure dans la brousse ! On voit ça dans tous les feuilletons américains. Vous croyez que ces gens-là baisent ?
- Jésus-Christ ! murmura Barowsky, les yeux levés au ciel.
- Il y a un lien évident entre la coiffure d'une femme et sa façon d'être au lit ! continua-t-il. Qu'est-ce que vous pensez des cheveux courts, des frisettes, des permanentes et tout ce fourbi ? Et des cheveux qu'on porte longs jusqu'à cinquante ans ? Je ne vous parle même pas des couleurs, ni des brushings aériens comme des mousses de fruits ! Les fers à friser électriques, vous connaissez ?
- Qu'est-ce que tu reproches à la coiffure de Bénédicte, salopard ?
- Je vais vous dire, Garamond : le sexe c'est aussi une affaire de culture ! Chez Bénédicte je suppose que c'est comme sa coiffure, du chiqué ! Que va-t-il arriver lorsque Barowsky se retrouvera allongé contre elle, avec ses cheveux blonds taillés au millimètre ? Elle va pousser trois cris, fermer les yeux, et vite penser à autre chose ! Vous croyez que notre ami Barowsky a besoin de ça ?