Un monde trop grand

Manon était assise sur le plancher et feuilletait le livre sur Newton. Elle attendait patiemment, assise en tailleur, le nez plongé dans le livre, ses petites mèches brunes et pointues mélangées à sa main et à la peau blanche de ses joues. Elle n'avait pas bougé lorsque j'avais ouvert la porte, en revenant du café de l'avenue Montparnasse. Elle n'avait même pas levé la tête. Elle m'avait ignoré complétement jusqu'à ce que je sois derrière elle.

J'avais vu son dos rond d'enfant, ses bras nus serrés contre son corps maigre et je lui avais dit bonjour comme un homme dit bonjour à une jeune femme qu'il ne connaît pas bien. Elle avait levé la tête du livre, tourné le visage vers moi et m'avait sourit sans répondre, et refermé le livre. Elle portait des lunettes maintenant avec des montures rondes en plastique noir et de très jolis yeux comme des algues-marines, une bouche couleur de fraise et un petit nez retroussé comme on en voit dans les bandes dessinées.

Des années auparavant, Frieda avait frappé chez moi. Elle avait Manon dans les bras. C'était un bébé à l'époque, âgé de deux ou trois mois. Frieda venait de se disputer avec son mari et il était parti en claquant la porte. Elle m'avait demandé si je pouvais garder l'enfant pendant une heure ou deux, le temps qu'elle retrouve son mari et qu'elle le ramène. Frieda savait que j'avais un faible pour elle.

- Je vous en prie, c'est l'affaire d'une heure, je sais où il est ! La petite vient de manger, elle va simplement dormir! Il fait un temps épouvantable, je ne peux pas l'emmener ! Je n'ai pas envie que les choses s'enveniment à ce point avec lui, vous comprenez ? Il vous suffit de la poser sur un coin de votre canapé!

L'enfant dormait, les yeux froncés et les poings serrés, enroulé dans une couverture.

Elle posa Manon sur le canapé, contre l'accoudoir. Le bébé était si petit qu'il tenait au milieu du coussin comme une poupée de chiffon. Elle mit un oreiller contre lui, arrangea la couverture qui l'entourait puis se redressa et me prit la main.

- Je vous remercie Jack, je vous remercie vraiment!

Elle me jeta un regard qui ne voulait pas dire grand-chose, puis elle me serra une nouvelle fois la main. J'avais eu brusquement envie de la tenir contre moi mais elle avait déjà tourné les talons et franchit la porte comme si elle était posée sur un rail.

Quand la porte se fut refermée, je pris brutalement conscience de la présence de l'enfant. Jusque-là il n'avait été que le prolongement du corps de sa mère, un petit être attaché à son bras ou à son épaule, qui portait son odeur et quelquefois ouvrait les yeux et regardait autour de lui avec cet air concentré où il me semblait toujours voir un début d'exaspération. Il se mettait à crier et Frieda le retournait ou le mettait contre sa poitrine, et l'enfant se calmait comme s'il faisait de nouveau partie d'elle.

J'avais éteint le plafonnier, allumé une lampe près du canapé où reposait l'enfant, puis je m'étais servi un verre et installé dans un fauteuil avec un livre.

Une demi-heure passa lentement puis j'entendis un vagissement qui venait du canapé. C'était comme le couinement d'une souris, une plainte aiguë qui sortait de la couverture et se répéta deux ou trois fois. Je n'avais jamais entendu quelque chose comme ça. Ce n'était pas une plainte, ni un appel, mais un petit cri vivant qui disait que le monde était trop grand. Je m'approchai du canapé et je vis que le bébé avait les yeux ouverts, la tête tournée vers le coté. Il avait des yeux étroits, en amande, d'un bleu dense, presque noir. Le blanc des yeux était légèrement bleuté et lui faisait un regard de chat aveugle. Je m'assis sur le canapé, l'enfant regardait le tissu du fauteuil avec un air terriblement sérieux.

C'est ce jour-là que je me suis mis à boire.

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