Un sale défaut

chapitre IX
Alain Claret

Je retournai au bar de l'avenue où l'homme était mort. Lorsque je fus assis dans un coin, face à la rue, je regrettai de ne pas avoir apporté le petit livre bleu. La patronne n'était pas là, il n'y avait qu'un garçon qui s'activait derrière le comptoir et une jeune femme noire qui épluchait des légumes dans une petite pièce borgne. Le garçon m'apporta un grand café noir, crémeux, et deux tartines beurrées dans une assiette et retourna derrière le zinc laver des tasses en les cognant les unes contre les autres. J'essayai de manger mais ça ne passait pas. Je bus le café à petits coups, mes mains tremblaient lorsque j'approchais la tasse de mes lèvres. Mon estomac avait peur et je me mis à avoir peur aussi. Je savais que je pouvais encore contrôler cette peur mais mon estomac ne le savait pas, alors il faisait comme s'il n'était pas là. Je n'étais pas très sûr des raisons qui m'avaient poussé à revenir ici. J'avais du le décider sans m'en rendre compte, dans la nuit, ou pendant que Frieda me parlait. J'aurais pu lui dire n'importe quoi, lui parler de Barowsky et de Saint-Jérome, lui expliquer ce jeu idiot qui nous poussait à chercher partout la femme d'Enderson et à essayer de le rendre fou avec nos questions. J'aurais pu lui parler du passé, ou de mon travail qui était foutu, même de cette impression que j'avais de ne plus exister vraiment. Mais je n'avais pas pu lui parler de l'homme qui était mort, devant moi, au milieu de l'avenue.

La porte du café s'ouvrit et la patronne entra. Elle venait du marché et portait des paniers en osier. Elle traversa la salle en traînant les pieds et alla déposer les sacs dans la cuisine. Elle dit quelque chose d'une voix rude à la jeune femme noire, puis revint dans la salle, toujours de son pas traînant et se tenant les reins des deux mains. Elle jeta un regard morne sur les tables et m'aperçut. Elle s'accouda un instant au comptoir et me dévisagea. Je compris qu'elle fouillait dans sa mémoire pour mettre un nom ou une indication quelconque sur mon visage. Puis elle se tourna vers le garçon et lui demanda de lui servir un vichy menthe. Lorsqu'elle eut son verre, elle se tourna de nouveau vers moi, fit une petite moue qui déforma tout le bas de son visage et s'avança jusqu'à ma table.
- Z'êtes revenu ?
- Oui.
- Pourquoi vous êtes revenu ?
- Je passais dans le coin. Peut-être que j'aime bien votre café!
Elle me jaugea en silence. Je voyais ses pupilles noires passer d'un bord à l'autre de ses yeux, comme deux rats enfermés dans une trappe.
- J'aime pas qu'on me regarde comme ça, dis-je en lui souriant.
- Quoi ?
- J'aime pas la façon dont vous me regarder, répétais-je.
Elle se tenait, droite et massive, aussi stable qu'un mur le long d'une jetée.
- Comment il faut vous regarder? demanda-t-elle en posant son verre sur la table.
- Je ne sais pas, c'est à vous de voir!
- Vous savez ce que je vois quand je vous regarde?
- Non, allez-y!
- Quand je vous regarde, Monsieur, je vois un alcoolique.
- Ha oui?
- Oui, je vois un de ces alcooliques qui aime bien emmerder le monde quand ils sont à jeun!
- Vous n'êtes pas alcoolique, vous Madame?
- Non, Dieu m'en garde ! dit-elle du bout des dents.
- Dieu?
- Oui, vous savez le grand flic barbu qui surveille tout le monde ! Alors?
- Alors vous devez avoir le coeur et l'âme purs, et les artères aussi nickel qu'une rue de Genève, non?
- Je vois pas ce que vous voulez dire!
- Je veux simplement dire que vous me cassez les pieds!
Elle hésita un instant. Je vis une espèce de boule de colère bousculer les rats dans la trappe, puis tout se remit en place, comme si elle avait décidé qu'il était trop tôt pour égorger quelqu'un.
Elle tira la chaise devant moi et posa sa lourde masse avec un sifflement de fatigue.
- D'accord, dit-elle, je sais que c'est dur le matin pour les gens comme vous. Vous me faites penser à mon mari ! Il a tout fait pour boire le fonds mais il y en avait trop pour lui.
- Vous mangez pas vos tartines?
- Non, merci, répondis-je.
- Vous voulez un autre café?
- Si vous voulez.
Elle appela le garçon puis me dévisagea. Elle était presque amicale maintenant.
- Vous le connaissiez ? demanda-t-elle.
- Qui ?
- Le type de l'avenue, celui qui est passé sous la bagnole?
- Je l'ai vu pour la première fois, hier, au milieu de la rue.
- Alors pourquoi vous êtes revenu?
- Est-ce que ça a de l'importance?
Elle secoua la tête. Elle essayait de comprendre. Elle aurait voulu que je l'aide un peu mais je n'avais rien à lui dire.
- Ecoutez, dit-elle, vous êtes là avec votre tête de déterré!Vous avez du dormir dans un sac ou sur une planche, vous tenez vos mains pour pas qu'elles vous sautent à la gorge et quand je rentre du marché ou ces salauds ont essayé de me refiler tout ce qu'ils avaient de moche ; je vous trouve dans la vitrine qui regardez la rue avec l'air d'un homme qui est tombé d'un train!
- Très bien ! dis-je. Qu'est-ce que ça peut vous faire?
- J'ai un sale défaut, Monsieur. Je m'intéresse aux gens!

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